UN ATELIER DANS UN THEATRE


Nous ne sommes plus là en milieu scolaire, mais dans un théâtre. Il s'agit du Théâtre de Givors dont le directeur a confié, depuis plusieurs années, la conduite d'un atelier enfants hebdomadaire, d'une douzaine de participants, à Dominique Chenet, de la compagnie Coeur d'Art & Co. Dominique me demande chaque année de lui proposer un texte court et adapté au groupe qu'elle anime. Je ne suis pas toujours, hélas, en mesure de répondre à ses attentes... Voici tout de même deux textes joués par les enfants de l'atelier.

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LES INTEMPERIES


Les intermèdes sont extraits de « Saisons & climats, le guide de tous les voyageurs », Balland, 1992


La météo

Ils se tiennent immobiles sous un grand plastique sur lequel il pleut à verse.

  • Est-ce quelqu'un s'est renseigné, ce matin, pour la météo ?

  • Moi. Un peu.

  • Comment ça : un peu ?

  • Ben un peu.

  • Distraitement, il veut dire.

  • Du coin de l'oeil.

  • En pensant à autre chose.

  • Oui, si on veut.

  • Tu t'es renseigné comment ? La télé ? La radio ? Le journal ?

  • Euh, plutôt le journal.

  • Alors elle disait quoi, cette météo ?

  • Qu'il allait faire beau.

  • Sûr ?

  • Je crois.

  • Tu crois ou bien c'est sûr ?

  • Euh... Sûr ! Très beau même.

  • Très beau comme hier ?

  • C'est ça : très beau comme hier.

  • Dis, c'était quoi, ton journal ?

  • Le journal. Celui qui était sur la table.

  • Quelqu'un a acheté le journal, ce matin ?

  • Non.

  • Pas moi.

  • Ni moi.

  • Ni moi.

  • Moi non plus.

  • Personne, alors ?

  • Hé, sa météo, c'était pas la bonne, pas celle d'aujourd'hui !

  • Il l'a lue sur un vieux journal !

  • Je vais le...

  • Non, pas sur la tête...

  • Allons, calme-toi !

  • Facile à dire !

  • Ouais : ça fait combien de temps qu'on est coincé sous ce plastique ?

  • Longtemps. Mais s'énerver, c'est pas une solution.

  • Alors c'est quoi la solution ?

  • Attendre.

  • Espérer.

  • Pfftt.

  • On s'ennuie.

  • Alors chantons.

  • D'accord, mais plus fort que la pluie !

Et ils chantent « Cuendo calienta el sol aqui la playa... ». La pluie cesse à la fin de la chanson.

Intermède

En Afganisthan, le printemps n'est pas très long et il faut en profiter : il peut faire encore très frais et même froid fin mars et déjà trop chaud dès la fin du mois de mai. Faites vite !

En Alaska, le printemps, au mois de mai, est aussi bref que brutal ; c'est la période de la fonte des glaces pendant laquelle les déplacements sont particulièrement problématiques.


Le parapluie

  • Pourquoi le parapluie ? Il fait beau !

  • Pour le moment. Mais on ne sait jamais.

  • C'est vrai : il y a un nuage, là-bas.

  • Il est tout petit, ton nuage !

  • Oui. Mais c'est tout de même un nuage.

  • Il a raison, c'est un nuage.

  • Ah.

  • Bon, tu l'ouvres, ce parapluie ?

  • Maintenant ?

  • Ben oui : il y a un nuage.

  • Enfin : il a vu un nuage. Un petit nuage.

  • Comment, j'ai vu un nuage ? Tout le monde l'a vu, ce nuage !

  • Oui oui, ne t'énerves pas.

  • Je ne m'énerve pas, c'est lui qui m'énerve !

  • Tu vois. Il faut l'ouvrir, ce parapluie. Sinon tout le monde va s'énerver.

  • Ça sent l'orage.

  • OK, je l'ouvre.

  • Enfin !

(Tout le monde se précipite sous le parapluie, mais il n'y a pas de place pour tout le monde et l'un est éjecté du groupe.)

  • Vous êtes sûrs qu'il ne reste pas une petite place ?

  • Tu vois bien qu'on est déjà trop serré !


Intermède

L'Arménie offre aux voyageurs les meilleures conditions climatiques de la fin mai à la mi-juin et de la mi-septembre à la mi-octobre. Le reste de l'année, pfffff...

Dans le sultanat de Brunei, les températures varient peu d'un bout à l'autre de l'année : elles sont élevées pendant la journée et restent chaudes la nuit. Le taux élevé d'humidité rend cette chaleur accablante.

Il n'existe pas de statistiques climatiques fiables concernant le Bouthan, petit royaume enserré entre le Tibet, le Sikkim et l'Assam.


Feu de bois

(Ils ont assis devant un feu de bois et portent de gros pull confortables.)

  • Vous avez entendu ?

  • Quoi ?

  • Dehors, ce... c'était comme un cri.

  • Une chouette.

  • Un hibou.

  • Non : un chat-huant.

  • C'est quoi, un chat- hurlant ?

  • Pas hurlant, huant. C'est comme une chouette. Enfin, comme un hibou.

  • Un peu comme les deux, alors ?

  • Si tu veux.

  • Doit pas avoir chaud, le chat-huant.

  • L'aura eu droit à tout, ce soir : la pluie, le vent glacé, les bourrasques de neige...

  • Cette nuit, il va geler dur.

  • Et demain : congères.

  • Routes impraticables.

  • Froid mordant.

  • Les murs sont épais.

  • La porte est bien fermée.

  • Il reste du bois ?

  • De quoi tenir jusqu'au printemps.

  • Je remets une bûche ?

( Long silence. On entend le chat-huant.)

  • On est bien, non ?

  • Oh oui !

(Bien être manifeste, mais qui s'estompe peu à peu.)

  • Euh... y a malaise.

  • Je trouve aussi.

  • C'est calme, non ?

  • Bien trop calme.

  • Jusqu'au printemps, tu disais ?

  • Oui. Mais on n'est pas obligé.

  • Tu crois ? Mais les congères ? La bourrasque ?

  • On peut les affronter. Souviens-toi d'Amundsen, la traversée de l'Antarctique.

  • C'est vrai. Ouf, j'aime mieux ça.

  • Sûr.

  • Hé, mais j'ai un doute, là : il a fini comment, Amundsen ?

  • Chais pas. Dors.


Intermède

Il fait toujours beau aux Bahamas : ciel dégagé, soleil, brise fraîche qui tempère les excès de chaleur. Déjà tiède pendant les mois d'hiver, la mer est très chaude en été : 29° au mois d'août.


Aux Canaries, la mer n'est jamais trop froide pour les intrépides et toujours trop fraîche pour ceux qui aiment les eaux tièdes et les bains prolongés.


En Australie, certains coquillages magnifiques qu'on a envie de ramasser sont hérissés d'épines empoisonnées dont les piqûres sont très douloureuses. Attention aussi aux guêpes de mer et aux méduses venimeuses.


Le parapluie, suite

(Ils ont serrés sous le parapluie. Sauf un, qui n'a pas trouvé de place.)

  • Vraiment, vous êtes sûrs qu'il ne reste pas une petite place ?

  • Tu vois bien qu'on est déjà trop serré !

  • Pourquoi moi ?

  • Le hasard.

  • Le hasard ?

  • Le hasard.

  • Ca aurait pu tomber sur un autre.

  • Sur n'importe qui.

  • Sur moi, par exemple.

  • Sur moi.

  • Ou bien sur moi.

  • Et même sur moi.

  • Mais non, idiot, pas sur toi : toi, tu tiens le parapluie !

  • Ah d'accord.

  • Mouais...

  • On vérifie.

  • Quoi ?

  • On vérifie que c'est bien le hasard. On refait.

  • Tu crois que...

  • On refait !

  • OK, OK.

(Ils se dispersent et au signal de celui qui le tient, ils se précipitent sous le parapluie. Naturellement, celui qui n'a pas trouvé de place est le même.)

  • Encore le hasard, hein ?

  • Pas de chance.

  • Pas de chance, c'est tout.

  • Deux fois de suite, quand même...

  • Pas de chance, on te dit.

  • Tu ne vas pas en faire une maladie !

  • Non, mais je veux un autre essai.

  • Tu es sûr ?

  • Sûr !

  • Bon, allons-y.

(Ils se dispersent à nouveau et au signal de celui qui le tient, ils se précipitent à nouveau sous le parapluie. Naturellement, celui qui n'a pas trouvé de place est toujours le même. Il est effondré.)

  • C'est vrai que c'est bizarre.

  • Dur de croire au hasard.

  • L'est toujours en retard.

  • Il faut foncer, Bernard !

  • Te nourrir d'épinards.

  • Manger toute ta part !

  • Taisez-vous ! Regardez-le, le pauvre.

  • Qu'est-ce qu'on peut faire ?

  • J'ai une idée : donne-lui le parapluie, c'est lui qui tiendra le parapluie. D'accord ?

  • (le perdant, d'une voix éteinte) D'accord.

(Ils se dispersent, le perdant tient le parapluie et donne le signal du regroupement. Tous se précipitent et se regroupent très serrés... loin du parapluie et de celui qui le tient ! Silence étonné.)

  • Euh... qu'est-ce qu'on a fait là ?

  • J'sais pas : c'était plus fort que nous.

  • Mince.

(Commence alors une scène très triste et très cruelle...)

  • Vous ne venez pas ?

  • Où ça ?

  • Ben sous le parapluie.

  • Mais il ne pleut pas.

  • C'est vrai : qu'est-ce que tu veux qu'on fasse, sous ton parapluie ?

  • Ben, y a un nuage...

  • Un nuage ? Quel nuage ? Vous voyez un nuage ?

  • Non.

  • Pas de nuage. Même tout petit.

  • Le ciel est tout bleu.

  • Je croyais que...

  • Rien du tout !


Intermède

Au Guyana, il n'existe pas de mois vraiment exempt de pluie. Mais entre deux averses, le soleil fait malgré tout quelques apparitions.


C'est bien sûr pendant la saison sèche qu'il est conseillé de voyager en Colombie. Nous ne vous cacherons pas, cependant, que dans certaines régions, quelle que soit la saison, l'overdose de pluie est assurée.


La ville de Bélize est sur le chemin des cyclones, c'est pourquoi le gouvernement de Bélize a décidé la création d'une nouvelle capitale, Belmopan, située à 80 kilomètres de la première.


Le baromètre

(Deux panneaux séparés par un espace. Derrière le panneau « jardin », la maman dont on entend la voix mais qui n'apparaît jamais. Derrière l'autre panneau, il y a Bob, le petit frère, qu'on ne voit pas et qu'on n'entend pas ? La grande soeur, Lio, circule d'un panneau à l'autre.)


Mam : Voyons ce que dit le baromètre. Oh oh, ça se dégrade !

Lio : Je lui mets le pull, alors. (elle va lui mettre le pull)

Mam : Ça se dégrade encore. Il faudrait...

Lio : Un autre pull ? Va pour un autre pull ! (elle lui met un autre pull). C'est bon, là ?

Mam : La pression baisse encore. Qu'il enfile l'anorak ! Et la cagoule !

Lio : (elle y va) Voilà, c'est fait.

Mam : Je ne sais pas si ça va suffire...

Lio : La parka, alors ?

Mam : Très bien... Oh ! Les bottes ! On a oublié les bottes ! Mets- lui les bottes.

Lio : D'abord les grosses chaussettes, non ?

Mam : Bien sûr. Et l'écharpe ? Lui as-tu donné son écharpe ?

Lio : Voilà, voilà.

Mam : Ça devrait aller.

Lio : Il peut sortir ?

Mam : C'est comment, dehors ? Ça doit être terrible.

Lio : Je ne sais pas.

Mam : Et bien va voir, idiote !

(Lio y va et revient)

Mam : Alors ?

Lio : Il fait pas froid. Pas du tout. C'est même plutôt tiède. Presque chaud. Carrément chaud, on pourrait dire. Qu'est-ce qu'on fait ?

Mam : On change rien ! Le baromètre descend toujours. Il garde tout. Il peut sortir. Pas trop longtemps, hein !

Lio : Il est sorti. Il revient. Il dit qu'il a chaud. Trop chaud.

Mam : Pour le moment peut-être mais pas pour longtemps !

Lio : Mais il dit qu'il est en sueur ! Qu'il étouffe ! Que c'est la canicule ! Il veut la clim'.

Mam : La clim', dehors ? Il est fou : il veut climatiser l'atmosphère ! Mets-le dehors. Et ferme la porte !


Lio : Euh... Je peux voir ton baromètre ?

Mam : Pourquoi ?

Lio : Comme ça. J'ai un doute.


Intermède


Au Danermark, en été, emportez des vêtements légers. Mais aussi un bon pull-over, une veste chaude, un imperméable.


Les mois de septembre sont la période préférée des ouragans. Bien que Cuba ne soit pas leur île favorite, c'est surtout sur sa partie est que l'oeil du cyclone fixe son regard.


De fin novembre à avril, des trombes d'eau s'abattent sur l'archipel des Fidji. Et les tempêtes n'y sont pas rares.



Gel


  • Bon, on y va ? On la traverse, cette rivière ?

  • Pas sûr que la glace tienne.

  • Là, elle tient : regarde.

  • Oui mais là, c'est juste au bord. Au milieu, c'est pas pareil.

  • Attendez, je fais un essai. (il jette une pierre au milieu ; la glace tient)

  • Ça ne veut rien dire : elle est toute petite, ta pierre !

  • Bon, on en jette une grosse. Aidez-moi. (ils se mettent à plusieurs pour jeter une plus grosse pierre ; la glace tient)

  • Ouais. Mais elle n'est pas plus lourde que nous, cette pierre.

  • Alors il faudrait que quelqu'un s'y risque.

  • Le plus léger d'abord, pour voir ?

  • Ben non : si le plus léger passe, ça ne veut pas dire que les autres pourront passer.

  • Juste : au contraire, il faudrait que ce soit le plus lourd.

  • Qui est le plus lourd ?

  • On sait pas.

  • On se pèse. (Ils se pèsent en se portant)

  • C'est Paul.

  • Hé, je suis pas gros, moi !

  • On n'a pas dit gros, on a dit lourd.

  • Dense, si tu préfères.

  • Quoi ?

  • Dense.

  • Tu veux que je danse ? En plus de me traiter de gros, il veut que je danse !

  • Pfff... Qui lui explique ?

  • Dense, tu vois Paul, c'est comme du plomb : même pas gros, c'est lourd.

  • Bon, on se dépêche, il fait froid !

  • Allez, Paul !

  • Allez Paul, allez Paul ! Allez Paul, allez, Paul ! Allez Paul, allez, Paul !

  • Vas-y Paul ! Vas-y Paul ! Vas-y Paul ! Vas-y Paul ! Vas-y Paul ! Vas-y Paul

(Paul avance avec prudence ; mais arrivé au milieu de la rivière, il s'arrête et se retourne vers les autres, livide.)

  • Qu'est-ce qui se passe, Paul ?

  • Il y a un petit vent.

  • Et alors ?

  • Un petit vent doux. Tiède. Presque chaud. Chaud.

  • Aïe : ça se réchauffe !

  • Qu'est-ce que je fais ?

  • Reviens.

  • Oui, reviens, on fait comme d'habitude : on passe par le pont.


Intermède

Au Groenland, septembre est froid et en octobre, on parle déjà d'hiver. Les nuits sont longues et brusquement illuminées par les aurores boréales. Au Groenland, le vent ne se laisse jamais oublier très longtemps, souvent sous forme de tourmentes qui ont une force énorme, comparable à celle des typhons tropicaux.

En Mongolie, rien ne résiste au blizzard noir du désert de Gobi, chargé de sable et qui crée l'obscurité en plein jour.


Contre le vent


Séquence muette (et chantée). On marche contre le vent en occupant tout l'espace du plateau. C'est dur, on avance à peine. Le vent change parfois de direction, ce qui déstabilise. Il redouble de force. La nuit tombe : pas question de renoncer. On se regroupe, on fait bloc : on avance alors un peu plus facilement. On chante dans les bourrasques pour se donner du courage (chanson de Hugues Auffray) : « Hardi les gars, réveillez-vous / il va falloir en mettre un coup / hardi les gars, réveillez-vous / on va au bout du monde / cette montagne que tu vois / on en viendra à bout mon gars / un bulldozer et deux cents bras / et passera la route / ouais ! ». Et on finit par vaincre le vent.


Intermède

Même en été, les côtes irlandaises sont plus propices à la pêche (au requin, par exemple) qu'à la baignade : en effet, la température de la mer reste en dessous des 17°, même au mois d'août.


Dans le sultanat d'Oman, la température de l'eau de mer plafonne à 30°. Et entre avril et octobre, une écrasante canicule s'installe.


A Saint-Pierre et Miquelon, si vous tenez à vous baigner en hiver, il vous faudra casser la glace.


Le K-Way

(Ils ont deux sous la pluie et ne disposent que d'un seul K-Way qu'ils finissent par partager. Serrés l'un contre l'autre, ils se sentent d'abord très mal, puis de moins en moins mal, puis presque bien, puis très bien. L'un d'eux laisse échapper : )


  • On est bien.

  • Oh oui !

(Un temps passe)


  • Il ne pleut plus.

  • Mais si.

  • Mais non.

  • Mais si.

  • Tu as raison.

(Ils sourient sous leur K-Way, sous un soleil maintenant radieux. Ils ne bougent pas.)


Intermède

La meilleure saison à Sao-Tomé et Principe est la saison la plus sèche, de juin à septembre : chaleur et humidité marquent un léger répit.

Le Kasakhstan connaît le phénomène du soukhovei, surtout en juillet : un vent chaud vient alors griller les récoltes sur pied.


Comme des grands


  • On joue à eux ?

  • Comment on fait, déjà ?

  • On marche.

  • Sans courir ?

  • Surtout pas : on marche !

  • Les mains derrière le dos.

  • Ou bien dans les poches.

  • Et pour les filles ?

  • On fait des gestes féminins.

  • Comme ça ?

  • Non : des gestes de dames !

  • Comme ça ?

  • Voilà.

  • Comme ça ?

  • C'est bien aussi.

  • Bon, allons-y.

(Ils déambulent sur le plateau par petits groupes.)


  • Comment ça va ?

  • Froidement.

  • Pas chaud, hein, pour un mois d'octobre.

  • Hé, c'est l'hiver qui s'annonce.

  • Déjà ? C'est précoce.

  • Oui, on se demande...

  • Y a plus de saisons.

  • C'est à cause du réchauffement climatique.

  • Vous y croyez, vous, au réchauffement climatique.

  • Ben c'est prouvé

  • C'est pas prouvé.

  • Si : les glaciers fondent.

  • J'en ai marre : on pourrait pas parler d'autre chose ?

  • Ben non : ils parlent que de ça.

  • Du temps ?

  • Du temps.

  • Mais pourquoi ?

  • C'est comme ça. Ça joue sur leur moral. Il faut qu'ils en parlent.

  • Et alors, ça change quoi, d'en parler ?

  • Ben rien.

  • Ça fait pas monter la température.

  • Ça n'arrête pas la pluie.

  • Alors pourquoi ils en parlent ?

  • Chais pas.

  • Bon, on joue à autre chose ?


Intermède

En Pologne, il y a un affrontement permanent entre les influences atlantiques venues de l'ouest et les influences continentales venues de l'est : ce conflit se traduit par une instabilité caractéristique du climat.

Ici...


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CENDRILLON ET COMPAGNIE


1

Ils sont assis sur des bancs autour d'une grande table. Ils ont manifestement terminé leur repas et jouent avec leur smartphone, dans des poses relâchées. Devant une place vide, une assiette a l'air de n'avoir pas servi.

Dina : Et la table ? Qui va débarrasser la table ?

Ed : Ben c'est Noémie.

Eva : Forcément, tiens, Noémie.

Tom : Noémie ; comme d'hab'.

Zoé : C'est Noémie, un point c'est tout.

Voix off : Et elle en pense quoi, Noémie ?

Ed : Ben on sait pas.

Eva : On sait même pas si elle pense.

Tom : Elle ne dit jamais rien.

Zoé : Elle sourit, c'est tout.

Ed : Elle sait faire que ça, Noémie : sourire.

Eva : Penser, non.

Tom : Alors, débarrasser la table, c'est Noémie.

Zoé : Ça, elle sait le faire.

Voix off : Et elle est où, Noémie ?

Zoé : Chais pas. Elle fait les lits, je crois.

Tom : Ouais, elle fait les lits : tous les matins elle fait les lits.


2

Ed : Dis, tu trouves pas ça bizarre, toi ?

Eva : Quoi ?

Ed : Noémie. Elle fait tout, tout le temps, sans rien dire et avec le sourire. Bizarre, non ?

Eva : C'est comme ça. Salut.

3

Noémie entre et se met à débarrasser la table. Ed la regarde un moment, puis lui parle.

Ed : Tu débarrasses. Tu débarrasses la table.

Noémie sourit. Ed insiste.

Ed : Tu le fais, tu débarrasses.

Noémie s'interrompt un instant et le regarde, moqueuse.

Ed : Qu'est-ce qui se passe ?

Noémie : Bien vu : je débarrasse. Tu as l'œil, toi !

Ed : Hé mais tu parles !

Noémie : Tu me croyais muette ?

Ed : Pas muette, non, mais...

Noémie : Mais quoi ?

Ed : Euh, rien... Enfin tu... D'habitude, tu n'as rien à dire, voilà.

Noémie hausse les épaules et se remet au travail.

Ed : Bon, euh, j'y vais. (Il va pour sortir) Quand même, tu fais tout, tu t'occupes de tout : les lits, la table, le ménage, tout.

Noémie (souriante) : Et oui.

Ed : Tu n'arrêtes jamais. Tu n'as jamais envie de t'arrêter ?

Noémie : Si. Souvent.

Ed : Pourtant tu continues. Pourquoi ?

Noémie : Parce que je sais faire.

Ed : Tu sais faire... Tu sais tout faire ?

Noémie : Je sais faire n'importe quoi mieux que n'importe le quel d'entre vous. Alors je fais. Comme ça, c'est bien fait. Pousses-toi, tu gênes, il faut que je balaye.

4


Voix off : Avant la pluie, il faut râteler les feuilles mortes dans les allées.

Ed : J'y vais.

Eva : Quoi ?

Tom : Tu vas où, Ed ?

Ed : Ben au jardin, râteler les feuilles mortes.

Zoé : C'est Noémie qui fait ça, non ?

Tom : D'habitude, c'est Noémie, c'est Noémie qui le fait, c'est Noémie qui fait tout : alors les feuilles mortes, c'est Noémie.

Ed : Oui mais là c'est moi.

Eva : Pourquoi, Ed ? C'est fatigant, les feuilles mortes.

Tom : Et puis c'est jamais fini : il en tombe tout le temps.

Zoé : Qu'est-ce que tu en penses, Noémie ? C'est ton truc, ça, les feuilles mortes, non ? C'est comme tout le reste, quoi ! (Noémie sourit) Hein, Noémie, c'est toi, les feuilles mortes. Et personne d'autre.

Noémie : Il fait ce qu'il veut, Ed. Je ne suis pas contrariante. S'il veut râteler les feuilles mortes, il râtelle les feuilles mortes.

Tom : Mais enfin, Noémie...

Noémie sort d'un côté et Ed de l'autre.


5

Tom : On n'a jamais vu ça !

Eva : Jamais !

Silence.

Zoé : Y a un problème, là.

Tom : Un problème, ouais...

Zoé (montant sur la table) : Ecoutez-moi ! Vous voyez ce qui se passe, là, vous le voyez ? Vous mesurez bien la gravité de la situation ?

Eva et Tom : Oui !

Tom : Oui, mais explique quand même.

Zoé : C'est grave. Tragique même. Ed a bien voulu ratisser les feuilles mortes. Ed a accepté de faire quelque chose. De faire un travail. De travailler. Lui-même. De ses mains. De ses propres mains. Donc, maintenant, ce n'est plus Noémie qui fait tout ce qu'il y a à faire. Noémie ne fait plus tout. Noémie n'est plus la seule à travailler. C'est terrible.

Eva et Tom : Oui, c'est terrible !

Zoé : Aujourd'hui, Ed va ratisser les feuilles mortes. Et demain, hein, que fera-t-il ? Passer l'aspirateur ? Faire la vaisselle ? Et pourquoi pas sortir les poubelles ?

Eva : Ed est sur une mauvaise pente !

Tom : Il file du mauvais coton !

Zoé : Ed, c'est sûr, est prêt à tout accepter. Alors on va tout lui demander ! Et si on le demande à Ed, ce qui est épouvantable c'est qu'on va aussi le demander à nous ! On va nous demander de participer aux tâches domestiques, on va nous demander de travailler !

Tom et Eva : Non ! Jamais ! Nous n'accepterons jamais !

Zoé : Tout allait bien, n'est-ce pas ? Noémie faisait tout et le faisait très bien. Alors pourquoi changer ? On ne change pas une équipe qui gagne !

Eva et Tom : Non !

Zoé : Mais voilà : le mal est déjà fait, Ed va râteler les feuilles mortes. Il nous faut absolument empêcher ça !

Eva et Tom : Allons-y !

6

Tom et Eva ramène Ed (qui proteste vigoureusement) manu militari et l'assoient face à Zoé. Tom tient aussi le râteau qu'a utilisé Ed.

Zoé : Explique-toi, Ed !

Ed : Que veux-tu que j'explique ? Je commençais à râteler les feuilles et ces deux énergumènes sont arrivés...

Zoé : Tu travaillais, quoi.

Ed : Ben...

Zoé : Tu travaillais ! Tu râtissais les feuilles à la place de Noémie, tu travaillais à la place de Noémie. Par ta faute, Noémie n'est plus la seule à travailler. Bientôt nous allons tous devoir travailler comme Noémie. Et tu seras responsable de ça !

Ed : Mais nous ne faisons jamais rien : nous ne saurons donc jamais rien faire. Nous serons toujours paresseux et empotés.

Zoé : Empotés peut-être mais libres. Libres de ne rien faire ! Et toi tu mets notre liberté en danger. Alors regarde !

Elle brise le manche du râteau sur son genou.

Zoé : Et voilà !

Tous sortent, abandonnant Ed.

7

Eva entre, sur la ponte des pieds, vérifiant en coulisse que personne ne l'a vu entrer. Elle s'approche de Ed. Petit silence, puis :

Eva : Ça va, Ed ?

Ed : Super.

Eva : Euh... On y est allé un peu fort, non ?

Ed : Un peu, oui.

Eva : C'est vrai, ce que tu disais ?

Ed : Quoi ?

Eva : Que si nous ne faisons jamais rien, nous deviendrons maladroits et empotés.

Ed : Je crois, oui. J'en suis même sûr. En tout cas, c'est ce que dit Noémie.

Eva : Ah, c'est Noémie qui le dit ?

Ed : Oui.

Eva : Je vois. Elle dit cela pour qu'on travaille à sa place !

Ed : Ah ?

Eva : Oui. Elle t'a bien eu !

Elle sort rapidement.

Ed : Hé ! Tu n'as rien compris ! Elle ne veux pas qu'on travaille à sa place, Noémie : elle veut qu'on travaille avec elle !... Oh et puis zut.

8

Zoé : Alors comme ça c'est Noémie qui a dit qu'on allait devenir empoté ?

Eva : Oui. A force de ne rien faire.

Tom : Euh, c'est vrai ?

Zoé : Mais non ! Bien sûr que non ! Empotés, hein ? Qu'est-ce qui lui permet de nous traiter d'empotés, Noémie ?

Tom : Oui, qu'est-ce qui lui permet de dire ça ?

Eva : Comme si elle était parfaite ! Comme si elle travaillait parfaitement ! Comme si elle n'était jamais maladroite !

Tom : C'est pas une machine, Noémie ! Elle se trompe aussi, c'est sûr !

Zoé : Sûr. Suffit de la voir travailler pour en être sûr.

Tom : Mais on ne la voit jamais en train de travailler...

Eva : J'ai une idée ! C'est bientôt l'heure où elle balaye la salle. Attendons-la et observons-la !

Tom : La voilà !

9

Ils sont sur la table et observent Noémie qui se met à balayer.

Tom : Elle va trop vite. C'est du travail bâclé.

Eva : Non, elle traîne, ça va lui prendre un temps fou.

Tom : En tout cas, ses coups de balai sont trop forts : elle soulève la poussière, c'est tout, elle ne la rassemble pas.

Eva : Et ça manque de précision, elle ne passe pas partout, elle en laisse. C'est du travail négligé.

Zoé : Allez lui montrer.

Eva et Tom : Quoi ?

Zoé : Montrez-lui les bons gestes, apprenez-lui à balayer.

Eva (à Tom) : Toi d'abord.

Tom : Pourquoi moi ?

Zoé : Vas-y, puisqu'elle te le demande.

Tom descend de la table, prend le balai des mains de Noémie, réfléchit longuement et balaye avec des gestes très mécaniques et en occupant l'espace de manière très géométrique, extrêmement précise, sous l'oeil de Zoé, d'Eva... et de Noémie.

Zoé : Ouais, c'est carré. Mais pas rentable : ça demande trop de temps de réflexion, ta méthode. Il va te falloir toute la journée pour balayer cette salle !

Eva : Et puis ça manque d'élégance, de grâce, de souplesse. On dirait une machine.

Tom : J'aimerais t'y voir !

Zoé : Tu la verras : montre-lui, Eva.

Eva : Euh, là ? Tout de suite ?

Zoé : Vas-y.

Eva prend le balai des mains de Tom et se met à balayer. C'est comme une danse, c'est aérien, c'est très gracieux.

Tom : Ouais. Tu laisses des vides, tu ne balayes pas partout.

Eva : Des vides ? Où as-tu vu des vides ? Hein ? Où ça ?

Tom (rejoignant Eva tandis que Noémie va s'assoir sur la table aux côtés de Zoé) : Tu n'est pas passée ici. Ni là. Pas là non plus. C'est bien joli l'élégance et la grâce, mais c'est pas super du point de vue de l'efficacité !

Eva : C'est toi qui le dis ! Comme si l'efficacité n'était pas aussi affaire de style ! On peut balayer efficacement sans avoir l'allure d'un hippopotame !

Tom (montrant la poussière dans les espaces où Eva n'a pas balayé) : Preuve que non ! Et puis je n'avais pas l'allure d'un...

Zoé (l'interrompant) : On se calme ! Et on se met d'accord. Je vous rappelle qu'il s'agit de donner l'exemple à Noémie. Et d'abord, où est-elle, Noémie ? (L'apercevant à côté d'elle) Hé, qu'est-ce que tu fais ici, toi ?

Noémie : Euh, je regarde.

Zoé : Tu te crois au spectacle ?

Noémie : Non, je regarde l'exemple.

Zoé : Et bien ça suffit ! Assez regardé ! Rendez-lui son balai, vous autres ! Et que ça saute !

Noémie hésite un moment puis se remet à balayer, sans enthousiasme. Les autres sortent.


10

Noémie balaie. Eva revient discrètement.

Eva : Noémie ?

Noémie cesse de balayer et attend.

Eva : Tu trouves que je ne m'y prenais pas bien ? Tu trouves que Tom balayait mieux que moi ?

Noémie hausse les épaules.

Eva : Tu dois savoir. Après tout, c'est toi la spécialiste du balayage !

Noémie : Vous étiez très bien tous les deux, vous avez très bien balayé. Différemment, mais très bien, très bien tous les deux.

Eva : Mais enfin, si quelqu'un devait balayer, si on devait confier à quelqu'un la difficile, la délicate mission du balayage, ce serait à Tom ou à moi ?

Noémie : Ben...

Tom (entrant) : Que se passe-t-il ?

Eva : Elle ne veut pas répondre.

Tom : Répondre à quoi ?

Eva : A la question : si on devait confier à quelqu'un la difficile, la délicate mission du balayage, ce serait à toi ou à moi ?

Tom : Bonne question ! Répond, Noémie ! Eva ou moi, pour le balayage ?

Noémie : Vous ne balayez pas de la même façon, mais vos deux façons de balayer se complètent. Si j'avais à décider, je dirais : balayez tous les deux, chacun à votre tour. En tout cas, pour cette pièce, c'est fini, j'ai tout balayé. A bientôt.

Elle sort, abandonnant le balai.


11

Tom prend le balai et balaye.

Eva : Qu'est-ce que tu fais ? C'est déjà balayé.

Tom : C'est mal balayé.

Eva : Tu crois ?

Tom : Oui. Alors je re-balaye.

Eva : Attends !

Elle sort et entre aussitôt, un balai à la main.

Eva : Balayons. Elle a dit que nos deux façons de balayer se complètent, alors balayons ensemble.

Ils balayent, chacun à leur manière dans une chorégraphie simple mais amusante. Entre alors Ed.

Ed : Hé, qu'est-ce que vous faites ?

Tom : On balaie.

Eva : Sûr : on balaie.

Ed les observe un moment puis :

Ed : Je peux aussi ?

Eva : Plus on est de fous...

Tom : Plus on rit

Ed sort et rentre immédiatement avec un balai. Ils balayent. Chorégraphie à trois, forcément plus complexe. Avec musique, bien sûr.


12

Zoé entre.

Zoé : Ma parole, ils balayent ! Ils travaillent ! Qu'est-ce que vous faites ?

Eva : On balaye.

Tom : On balaye.

Ed : On balaye.

Zoé : Arrêtez ! Arrêtez immédiatement !

Eva, Ted et Tom continuent comme s'il ne l'entendaient pas.

Ted : Super !

Tom : Génial !

Eva : Et efficace !

Zoé : Je vous dis d'arrêter ! Arrêtez, bon sang !

Eva, Ted et Tom continuent toujours. Noémie entre discrètement sans que personne ne la voie. Un balai à la main, elle observe la scène.

Ted : Et d'une seule main !

Eva : Et sur un pied !

Tom : Et les yeux fermés ! (Il se cogne à Zoé et ouvre les yeux.) Oh pardon. (Et il continue.)

Zoé : Tom !

Mais Tom ne l'écoute plus et Zoé, désespérée, s'effondre sur un banc.

Eva : Viens avec nous, Zoé, trouve un balai et vient avec nous !

Tom, Eva et Ed : Zoé, avec nous ! Zoé, avec nous ! Zoé, avec nous !

Noémie tend son balai à Zoé, celle-ci s'en saisit sans la voir et se met à balayer avec les autres, d'abord très mollement, puis avec le même rythme. Assise, Noémie les regarde tranquillement.

Eva : On balaye.

Tom : On balaye.

Ed : On balaye.

Zoé : On balaye.

Ted : Super !

Tom : Génial !

Eva : Phénoménal !

Zoé : Et efficace.

Ils balayent à un rythme endiablé. C'est un formidable ballet de balais. Mais ils finissent par se fatiguer, par ralentir et enfin par s'immobiliser, épuisés. Ils ne savent plus quoi faire. Bientôt, pourtant, tous les regards finissent par converger vers Noémie qui ouvre alors les bras en signe d'impuissance.

Eva : Elle n'a pas de balai !

Tous lui tendent leur balai mais Noémie croise résolument les bras. Les balais s'avancent vers elle, menaçants.

C'est alors qu'on entend un son bizarre et tous s'immobilisent.

Entre alors un petit lapin (le lapin Durracel) muni d'un petit balai. Il se met à balayer sous l'oeil ahuri de tous.

FIN