les yeux plissés / les engelures


Voici deux textes fort différents : Les yeux plissés est un monologue, Les engelures est un dialogue entre deux personnages, même s'il comporte aussi quelques soliloques. Ce qui les lie, c'est l'évocation d'un fleuve, le fleuve auprès duquel j'ai grandi, et qui n'existe plus, en tout cas plus comme je l'ai connu : cet espace sauvage, singulier et digressif, refuge d'une étonnante biodiversité malgré les effluents rejetés massivement en amont par les usines chimiques, a été brutalement canalisé pour refroidir une centrale nucléaire et ne fait plus rêver personne. La mémoire des couleurs, des lumières, des odeurs et des sons de cet univers-là est encore bien présente et elle irrigue, il me semble, l'un et l'autre de ces textes.

Les yeux plissés, créé en 2015 par la compagnie Coeur d'art & Co sera repris en 2016. Son écriture pose les problème inhérent à toute écriture de monologue : d'où parle le personnage, qu'est-ce qui justifie et anime sa prise de parole et surtout à qui s'adresse-t-il ? Gilles Granouillet (quel plaisir de citer un auteur qui vit dans la même ville que moi!), dans sont monologue Zoom propose la solution suivante : le personnage est la mère d'un élève, la situation est celle d'une réunion de parents d'élèves et les spectateurs sont les autres parents d'élèves (Zoom est publié chez Actes-Sud Papiers). Emma, elle, parlerait plutôt à des invités, chez elle, dans son lieu de vie et de travail.

Les yeux plissés a été sélectionné pour le prix Annick-Lansman 2014.

                                                                           Dominique Chenet joue Emma

La fable : Les yeux plissés, c'est une histoire d'enfance contée par un personnage dont l'enfance est bien loin. Peut-être l'invente-t-elle, Emma, cette histoire ? Se posent deux questions, fondamentales et passionnantes. Un : avoir vécu (ou s'imaginer avoir vécu) l'aventure racontée a forcément eu une influence sur la vie (le destin ?) de celle qui la raconte. Deux : sa vie, ainsi influencée, exerce elle-même une influence sur la manière dont elle raconte, invente ou réinvente cette histoire. Ce va-et- vient dialectique va forcément constituer la matière dont sera construit le personnage.Que raconte-t-elle, Emma ? Elle parle de solitude, bien sûr, de naissance d'un amour d'enfance, aussi, d'émotions et d'attentes, forcément. Mais elle parle surtout d'images, c'est-à-dire d'un peu de formes et de mouvements et de beaucoup, beaucoup de couleurs et de lumière. De la manière aussi de voir ou de ne pas voir, d'entrevoir, de deviner.

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Les engelures est une pièce plutôt destinée à un public adulte. Le texte a été lauréat des Journées de Lyon des Auteurs de Théâtre 2006. Il a été publié la même année aux éditions Comp'act. Il a fait l'objet, à l'initiative du comité de lecture de la Comédie de Saint-Etienne, Centre Dramatique National, d'une mise en espace réalisée par Claude Gerbe au Théâtre du Verso, à Saint-Etienne.

La fable : Qui se souvient qu'au cours de l'hiver 1956 le Rhône gela très fort, au point de se donner des allures de Saint-Laurent ? C'est à la fin de cet épisode quasiment sibérien, en pleine débâcle des glaces donc, que deux femmes, la mère et la fille, que les tours et les détours de la vie ainsi que la rugosité affichée de leurs rapports et la tendresse profonde et profondément refoulée qui les lient les ont un temps séparées puis soudain réunies, tentent de se rejoindre, de se parler, de se parler vraiment. Mais tant de choses les en empêchent : le poids des souvenirs (et de l'histoire passée, si violente pour la mère, mais si différente de l'histoire en train de se faire, celle que la fille vit de plein fouet et non moins violemment pourtant), les images multiples de l'homme un jour parti, les petites musiques gravées dans chaque tête, et jusqu'au Rhône lui-même, dont le dégel laisse peu à peu réapparaître l'infinie complexité, faite de courants et de contre-courants, de remous inexplicables, de rives incertaines et de brumes mouvantes...

Les engelures et ses problèmes d'écriture... Dès qu'il s'agit en effet d'inscrire le projet d'écriture dans un contexte étonnant mais réaliste (Les engelures, mais aussi Le pont et L'été, l'enfant d'en face, La fille du Sporting), même exagéré, même « poétisé » ( tendant spouvent maladroitement vers une sorte de réalisme poétique à la Prévert), se pose la question de la langue telle qu'on l'écrit ou telle qu'on veut l'écrire, et la distance plus ou moins grande qu'elle entretient de toute façon avec le réel, de son adéquation avec le monde, de sa faculté à maintenir la cohérence des personnages. Au fil d'une première écriture, je n'y pense guère (sinon je n'écrirais pas!), c'est à la première relecture que l'ampleur de la tâche de réécriture se révèle. Dans mes textes pour le très jeune public (Trois pas dehors, Miette et Léon, par exemple), l'univers vraisemblable certes, mais réinventé, simplifié, géométrisé souvent, circonscrit presque jusqu'à l'abstraction, la question se présente différemment, plus simplement, du moins en apparence. En tout cas je trouve la physionomie de la langue de mes personnages plus facilement, je crois, à tel point qu'il me semble, à tort ou à raison, que cette langue initie, fonde tout le reste. Pour mes pièces « historiques », c'est autre chose : pour Le pied de la lettre, je m'appuie sinon sur les phrases de Pierre Prion (Mémoires d'un scribe), du moins sur sa manière d'écrire (syntaxe, expressions, emballements) ; pour La comtesse volante,c'est plutôt une langue de phylactères de bandes dessinées (celles d'Hugo Pratt en particulier, un peu mâtinée d'une philosophie antique quelque peu bricolée) qui naît de mes premiers essais.