Les nouveaux méfaits du tabac
C'était à la toute fin du siècle dernier. Il m'a raconté sa vie, enfin, les grandes lignes. Mais quelles lignes !

Il a commencé par l'année 42.

Ils étaient venus chercher mon père.

J'avais huit ans.

C'était des français.

Deux en agent de police, képi et tout, l'autre en gabardine avec des papiers à la main.

Il faisait froid dans l'atelier, j'avais mon manteau à chevrons, avec l'étoile cousue là et qui devenait trop court, il allait falloir en faire un autre. Découdre l'étoile sur le manteau trop petit et la recoudre sur le manteau neuf.

L'étoile, mon père la portait aussi, bien sûr. Mais pas là. Là, il était en pull-over et on ne la cousait pas sur du tricot. Moi, sur mon pull, j'avais fait coudre par ma mère l'écusson des Eclaireurs de France.

Le premier, avec la gabardine, a balayé tout l'atelier des yeux, sans s'arrêter sur nous, comme si on avait été invisible, et en disant : « Je ne vois personne. Il n'y a personne. »

Les deux autres ont eu l'air surpris, alors il les a regardé et il a répété, en articulant bien : « Personne. Un point c'est tout. » et ils se sont mis eux aussi à voir à travers nous.

Puis ils sont sortis.

Sans même dire au revoir.

On l'a juste entendu crier dans l'escalier : « On est arrivé trop tard! »

C'était la première fois que j'étais invisible.

Il avait eu de la chance. Ce n'était pas le cas de tout le monde, dans sa famille.

Mes tantes. Il me reste des photos de leurs yeux noirs et de leur sourire si lumineux. Beaucoup de photos : elles étaient tellement photogéniques. Et si jeunes. Avec des dates, des noms de lieux écrits sur la photo, ou derrière, à l'encre noire devenue brune avec le temps : Miramas, juillet 38 (deux chapeaux de paille un peu penchés, l'un avec un long ruban) ; Tour Eiffel, hiver 39 (manteaux cintrés, renards et petits bibis à voilette).

On appelle cela des légendes. Mes tantes sont devenues des légendes, elles ont été très tôt des légendes.

Il a connu le début des Trente Glorieuses, gagné largement sa vie dans une agence de publicité en pleine expansion. Mais avec, déjà, un certain recul.

Je me regardais vivre, bouger, nouer ma cravate, conduire ma voiture (c'était une Floride, une Renault-Floride, la voiture du jeune cadre encore débutant mais promis à un brillant avenir, l'Austin Triumph n'était pas loin). Une Floride, vous vous souvenez ?

Et il laisse tomber, vend sa voiture et son appartement parisien, fréquente les Beaux-Arts, vit de petits boulots. Et se met au travail.

Etiquettes floutées par la pluie, notices d'emploi depuis longtemps caduques, listes incomplètes, stèles rongées par le temps, pierres tombales abandonnées : les mots sans les choses, sans le vrai des choses. Des mots sur du vide. Des mots presque illisibles. Il m'est venu le désir de questionner ce vide, ces mystères, et l'amour brutal de ce désir-là. Alors j'ai travaillé.

Je travaille toujours : j'invente des textes illisibles, des slogans incompréhensibles, des listes indéchiffrables.

L'urgence est là, toujours.

Je trace encore des mots que j'efface et que je m'efforce d'oublier. Et j'écris à nouveau sur les vides que j'ai ainsi créés. Palimpsestes sauvages infiniment refaits. Jusqu'à ce que le texte initial ait enfin disparu de ma mémoire.

Et pourtant je continue à ne pas savoir ce qu'on est capable d'oublier. Ni ce qui nous est impossible d'oublier.

Voilà, il est devenu artiste. Un artiste sinon célèbre, du moins repéré, reconnu par ses pairs et quelques collectionneurs. Et pourtant, à la fin de sa vie et de sa carrière, il se reproche une certaine paresse et ne se trouve pas à a hauteur de l'enjeu qu'il a lui-même fixé.

J'ai dix expos derrière moi, un galeriste qui m'appelle de temps en temps, trois achats par les Fonds Régionaux d'Art Contemporain : ça me donne une image. Je suis une image. Je suis sage comme une image. Je n'ai pas bousculé grand-chose. Je ne suis pas allé très loin. J'ai eu peur, sûrement. Trop de sacrifices, d'abandons, de deuils : je n'aurais pas eu la force. Je n'aurais parcouru que des champs déjà labourés, en approfondissant peut-être certains sillons.

Moi, quand je suis fatigué et que je vois une chaise, je m'y assois. Bêtement.


Ce travail me semble mériter une réécriture (l'histoire de l'arrêt de la cigarette me semble maintenant très anecdotique) et un approfondissement du propos, notamment autour du travail de la mémoire.