La Cotonne


C'est à la suite de rencontres à la Maison d'Animation du quartier de La Cotonne que furent rédigés un certain nombres de textes, dont les deux textes suivants. J'écoutais les gens, j'écrivais à ma manière ce que leurs propos m'avaient inspiré et je leur soumettais ces premiers écrits, qui ne manquaient pas de susciter de nouveaux débats... et un travail de réécriture. La restitution des textes fut effectuée in situ et devant une assistance nombreuse par la compagnie Coeur d'Art & Co.

UN RETOUR

La vitre, je peux l'ouvrir ? Il fait chaud. J'ai chaud. C'est à cause de la côte, de la montée. J'en ai fait presque la moitié, non ? A pieds, avec la valise. Presque la moitié : vous m'avez cueillie devant le dernier hublot. Les hublots, oui, les peintures sous marines, vous voyez ? Ah, c'est « cueillie » qui vous fait rire ? Vous avez raison, je ne suis pas un fruit, même si je suis un peu mûre. On dit comme ça : femme mûre, non ? Allons, vous ne dites rien, je vous gêne. Alors d'accord, vous ne m'avez pas cueillie, vous m'avez gentiment offert de me conduire jusqu'en haut, avec ma valise, un point c'est tout. Merci encore. C'est vrai : j'arrive à la gare, grêve des bus ! Et pas de taxi, à Bellevue il n'y a jamais de taxi, on me dit. Il n'y en a jamais eu, je crois. Enfin, je ne me souviens plus : douze ans, vous comprenez, hé oui, ça fait douze ans : 1998-2010.

Mais ces maisons, là, il n'y avait pas un immeuble, à la place de ces maisons ? Un grand immeuble avec une façade bleue ? Il en manque, des immeubles, non ? Vous ne savez pas. Vous n'êtes pas de ce quartier. Ah si, vous habitez-là depuis cinq ans ? Seulement cinq ans, oui. Et avant ? Ah d'accord : pas en France. J'aurais cru, pourtant, avec vos yeux clairs, on les voit même avec vos lunettes de soleil. Bulgarie, bon.

Moi, j'arrive de Marseille. De l'Estaque, hein, pas du Prado ni de la Corniche ! Une maison avec vue sur la mer, pourtant ! Pas grande, la maison mais quand même on s'était bien débrouillé, les enfants étaient bien. Excusez-moi : quand je parle d'eux, je... Je ne sais pas ce qui va se passer ! Pour le moment, ça va, ils sont chez les voisins. Des retraités, je suis tranquille. Enfin, j'essaie d'être tranquille. Mais vous comprenez, c'était plus fort que moi, il fallait que je revienne, même pour deux jours, même pour un jour. J'ai grandi ici, vous comprenez ? Quand quelque chose allait moins bien que d'habitude, quand j'étais un peu triste, je pensais à toutes ces années ici. Peut-être que je vais revenir ici, m'installer ici, je veux dire, avec les enfants. Si c'est possible. Si ça a un sens. Je ne sais pas.

La maison face a la mer. Vue sur la mer, j'en avais rêvé. Tous les jours on voit la mer. Ici, on est sur une colline et on voit d'autres collines. La mer, c'est autre chose. C'est chaque jour une surprise : on l'attendait bleue, comme hier, mais non : la voilà grise, ou verte, ou chromée comme un pare-choc de Mercédès. Avec un horizon tendu comme un élastique, si droit qu'on a envie souvent d'aller voir de l'autre côté. Je suis allée de l'autre côté, oui, il y a deux ans, avec les enfants. Et leur père... Mes parents à moi m'y avaient emmenée aussi, j'étais toute petite. Nous, on n'est pas resté très longtemps, on était dans un drôle d'état : heureux et déçu à la fois, je ne savais pas que ça pouvait exister. Les enfants, eux, ils s'en fichaient, ils sont bien partout. Enfin, j'espère, parce que maintenant... Mais bon, excusez-moi...

Non, je ne vais chez personne de précis, je peux descendre là, devant la médiathèque. On l'a repeinte, je vois. Et agrandie, non ? Vous ne savez pas, c'est vrai. Ma famille ? C'est fini. Mais des amies, oui. Enfin, peut-être : tant de temps est passé. Au début, on s'est téléphoné, on s'est envoyé des mails presque tous les jours, puis moins souvent, puis plus du tout. Il paraît que c'est normal, que ça se passe presque toujours comme ça. Alors je ne sais plus, on verra bien.

Elles s'appelait Meriem, Nadjat et Sophia. Oui, Sophia, comme Sofia, la capitale de la Bulgarie ! Ca vous fait rire, j'en étais sûre ! On était quatre comme les trois mousquetaires. Inséparables, bien sûr.

Une nuit de fête de la musique, je me rappelle, une nuit énorme, magnifique, bouillante : nos frères nous avaient perdues de vue et nous cherchaient partout ! On avait seize ans, ils étaient responsables. Les pauvres : responsables de quoi ? On était tellement folles, tellement fortes d'être ensemble dans la foule dans les musiques et dans nos rires que rien ne pouvait nous arriver, c'est sûr...Seize ans, il y a longtemps...

Maintenant ? Je vais poser ma valise à la Maison d'Animation. Après...


PRECARITE

Deux jeunes gens sont assis sur le même tabouret de bar. Ils sont bien sûr très serrés et en équilibre instable.

  • On est serré.

  • On est serré. On tient.

  • On tient, oui. De justesse.

  • Sûr : un faux mouvement et...

  • C'est vrai : pas droit à l'erreur.

  • Non

  • Et à part ça, ça va ?

  • Oui. Non. Oui.

  • Comment ?

  • Oui. Non. Oui.

  • Je vois : fragile.

  • Fragile.

  • Les amours ?

  • Les amours, on finit toujours par faire aller.

  • La santé ? Non, pfff, pas la santé : on vois que tu tiens la forme ! (il lui donne une claque amicale dans le dos)

  • Hé, doucement ! Il s'en est fallu de peu que...

  • S'cuse, j'oubliais. Bon, la santé, ça va. Le travail alors ?

  • Attention !

  • Attention au travail, oui.

  • Non : je voulais dire tu bouges trop alors j'ai failli...

  • Pardon. Alors quoi, le travail ?

  • Fragile.

  • Limite ?

  • Sur le fil du rasoir.

  • Ouais. Et ça gagne ?

  • Le minimum.

  • Je vois : pas de réserves.

  • Non. Pas d'extras non plus.

  • Ouais : limite.

  • Limite. Et même en dessous, presque.

  • Pour rêver, là, pffft...

  • Faut même pas y penser. Hé, tu pousses !

  • Excuse-moi. Ca va durer ?

  • On sait pas : fragile.

  • Et si ça lâche ?

  • La galère.

  • Totale, alors ?

  • La misère, on peut dire.

  • Ca fait peur. Aïe, j'ai failli tomber !

  • Avant, c'était différent.

  • Tu crois ? Hé, drôle d'impression...

  • Qu'est-ce qu'il ya de drôle ?

  • Le tabouret. On dirait qu'il est de plus en plus haut.

  • Non : c'est le plancher qui est de plus en plus bas.

  • Sûr ! C'est profond !

  • Un gouffre. Hé, tu pousses !

  • Je respire. Faut bien respirer.

  • Pas trop : c'est réduit, comme espace.

  • Ouais : pas de marge de manoeuvre.

  • On va tomber, c'est sûr.

  • Mais non : faut plus bouger, c'est tout.

  • Pas une solution, ça : attendre sans bouger.

  • Tu en vois une autre ?

  • Non. Bouge pas.

  • Comment on a fait pour en arriver là ?

  • Je sais pas. Je ne me souviens pas d'avoir grimper aussi haut.

  • On n'a pas grimpé ! Pas du tout ! C'est autour : tout a baissé.

  • Bouge pas !

  • Faut bien se dégourdir les articulations, sinon...

  • Pas trop, sinon...

  • Même rêver, alors, tu disais ?

  • Pas le temps. On ne rêve pas, on calcule.

  • Marre. J'ai envie de...

  • De descendre ? Tu es fou : on voit même plus le fond.

  • Alors on bouge pas.

  • Pas un geste.

  • Pas un souffle.

  • Pas de risques.

  • Ne dérangeons rien. Cest trop fragile.

  • Ne dérangeons personne.

  • Faudra de la patience.

  • On aura de la patience.

  • Ou bien on n'en aura pas.

  • Va savoir.


Le vent se lève. Le tabouret tangue dangereusement.