galette, chevillette, bobinette

Deux classes d'une école élémentaire d'une banlieue plutôt favorisée de l'agglomération lyonnaise, soit 50 élèves. Pour travailler autour du conte Le petit chaperon rouge, je n'ai évidemment pas conduit un véritable atelier d'écriture mais, avec les enseignants, constitué dans chaque classe de petits groupes de réflexion autour de quelques questions : quels personnages peut-on inventer ? Combien y a-t-il de galettes ? Qu'est-ce qu'un chaperon (essayons de le dessiner et de dire quelles remarques il nous inspire) ? Quelles situations peut-on imaginer ?...etc...

J'ai ensuite proposé un texte aux élèves, ces derniers leur apportant un certain nombre d'amendements. La pièce fut mise en scène par Danièle Rétif ( avec 50 très jeunes comédiens ! )


GALETTE, CHEVILLETTE, BOBINETTE

Personnages :


  • le Petit Chaperon Rouge (PCR)

  • les âmes simples

  • les frères du Petit Chaperon Rouge

  • les filles du village

  • l'équipe technique

Séquence 1 : l'interrogatoire des âmes simples.

  • Oui : nous dirons tout ce que nous savons.

  • Et même davantage, si cela peut vous faire plaisir.

  • C'est vrai : nous aimons faire plaisir.

  • Nous sommes très serviables.

  • On dit que nous ne sommes pas très malins : c'est parce que nous n'avons jamais contrarié personne, c'est tout.

  • Si, nous avons contrarié la maîtresse, à l'école, parce que nous ne comprenons toujours pas la règle de trois.

  • Ni l'accord du participe.

  • Du quoi ?

  • Du participe.

  • Qu'est-ce que c'est ?

  • Une règle.

  • Ah bon.

  • Même la soustraction, on a du mal.

  • Beaucoup de mal.

  • Surtout s'il y a des retenues.

  • Là, c'est carrément impossible.

  • Et on peut le prouver.

  • Suffit qu'on nous donne une petite soustraction à faire.

  • Hop : on cale, c'est automatique.

  • Ou bien on a tout faux.

  • Vous voyez bien que nous aussi on peut être contrariants.

  • Si on veut.

  • Et même si on ne veut pas.

  • Décevants.

  • Décourageants.

  • Horripilants.

  • Donc pas si bêtes que ça !

  • A peine plus que les autres !

  • A peine.

  • Qu'est-ce qu'il a dit ?

  • « Sortez. Faites entrer le témoin suivant.»

  • Déjà ?

  • On a presque rien dit !

  • On se demande pourquoi on nous a fait venir.

Séquence 2 : le monologue du PCR

C'est ce chaperon, aussi... ! Bon, là, vous ne pouvez pas le voir, je suis venue en civil. Un chaperon, c'est..., c'est difficile à dire, comme ça : finalement, j'aurais dû vous l'apporter.

Enfin, c'est une sorte de capuche qui commence là et qui finit là, à peu près ; non, plutôt là, disons, enfin là ou là, on s'en fiche un peu, non ?

Mais il n'y a pas que la longueur, il y a surtout la couleur : rouge, c'est un chaperon rouge !

L'horreur ! J'en aurais pleuré quand je l'ai trouvé sous le sapin.

J'ai espéré un instant que c'était pour ma petite sœur, mais non : il m'a suffit de voir la taille, et aussi de voir rigoler mes frères : c'était bien pour moi !

« Ta grand-mère l'a cousu de ces propres mains » a dit ma mère.

Je veux bien la croire.

« Non, c'est rouge : c'est le Père Noël qui l'a fait lui-même ! » a dit innocemment ma petite sœur, quatre ans et carrément tête à claques.

Mes frères ont tellement rit que ma mère les a privés de bûche.

J'ai presque souhaité être morte.

Cela a dû se voir parce que ma mère a dit aussi : « Il va t'aller merveilleusement bien, ce chaperon ». Et elle s'est adressée à grand-mère : « Il faut dire aussi qu'elle porte tout avec tellement de facilité : un rien l'habille. »

Bon, soyons francs : tout à fait entre nous, c'est vrai que je ne suis pas mal : fine, élégante, racée, visage agréable et sourire craquant. « Plus tard, tu seras mannequin » me répète grand-mère. Je pense que c'est une bonne idée.

Quand on a des dons, n'est-ce pas...

Mais là, ce rouge !

Séquence 3 : Ses frères.

  • Privés de bûche !

  • Le jour de Noël !

  • Punis le jour des enfants !

  • Quelle injustice !

  • Elle va nous le payer, cette pimbêche !

  • (imitant la voix de la mère) « Un rien l'habille ! »

  • (idem) « Elle porte tout avec tellement de facilité ! »

  • N'empêche : il va falloir le porter, le chaperon rouge ! (ils sont morts de rire).

  • Et grand-mère qui pensait avoir cousu un chaperon vert !

  • « Regardez dans mon armoire, mes enfants, je veux faire une surprise à votre charmante grande sœur, faites-moi donc passer le grand tissu qui est sur la pile de draps, oui là : ce grand tissu vert amande. »

  • C'est là qu'on s'est aperçu que grand-mère est daltonienne.

  • On n'a rien dit : on n'a pas voulu lui faire de la peine.

  • Elle aurait eu un choc.

  • Et avec les personnes âgées...

Séquence 4 : l'équipe technique

  • Bonjour.

  • Bonjour.

  • Bonjour.

  • Bonjour.

  • Nous avons dit bonjour. C'est parce qu'il fait jour.

  • La nuit, on dit bonne nuit.

  • Jour : bonjour.

  • Nuit : bonne nuit.

  • C'est clair ?

  • Non, c'est vrai, si nous ne sommes pas clairs, n'hésitez pas à nous le dire.

  • Parce que nous, nous sommes là pour éclaircir les choses.

  • C'est notre fonction.

  • Notre mission.

  • Daltonienne, par exemple, hein ?

  • Tu y vas ?

  • Non, je t'en prie, moi je lance l'annonce et toi tu développes.

  • C'est ce qu'on avait dit ?

  • C'est ce qu'on avait fixé.

  • Décidé.

  • Et lui ?

  • Lui, il répond aux questions du public.

  • Si questions il y a. Et lui ?

  • Moi je suis là en soutien. (il sort un texte de sa poche et le montre) En souffleur, si vous préférez.

  • D'accord.

  • OK. C'est parti.

  • Je relance ?

  • Relance.

  • Daltonienne, par exemple, hein ?

  • Le daltonisme est une anomalie de la vue qui amène à confondre les couleurs, surtout le rouge et le vert.

  • Voilà. Pas de questions ?

  • Pas de questions. Tu as été très clair.

  • Merci. C'était facile.

  • Facile : mais non, tu as été parfait.

  • Tu deviens extrêmement efficace.

  • La dernière fois, je me suis pourtant lamentablement planté.

  • Qu'est-ce que c'était, le mot ?

  • Boulimie.

  • Boulimie ? Y a de la boulimie dans cette histoire ?

  • Non, c'était une autre histoire, un truc d'ogre et de pouce, je crois.

  • Pas pouce : poucet !

  • C'est ça : poucet.

  • Je vois pas, mais bon.

  • J'avais oublié, j'ai dit migraine.

  • Boulimie, boulimal, mal de boule, migraine ; je vois le cheminement...

  • Aïe. Et le souffleur ?

  • Il avait perdu son texte.

  • Pas étonnant : on travaille trop, dans ces écoles.

  • On sature.

  • On est overbooké.

  • Les récrés sont de plus en plus courtes.

  • A ce régime, normal qu'on soit distrait !

  • Qu'on fasse des erreurs.

  • Des erreurs qui retombent sur nous.

  • Alors que c'est un problème d'organisation du travail.

  • De management.

  • De coaching.

  • De quoi ?

  • Rien : c'est de l'anglais.

Séquence 5 : les filles du village.

  • Ce chaperon rouge, c'est une bénédiction !

  • Depuis le temps qu'on espérait...

  • On n'osait plus trop y croire...

  • Et pourtant, il fallait bien qu'il arrive quelque chose.

  • Parce que l'injustice, c'est comme tout : ça a des limites !

  • Enfin, c'est fini.

  • Imaginez : blonde...

  • Pas blonde ordinaire, pas blonde-blonde...

  • Parce que des blondes-blondes, ça ne manque pas.

  • Ca court les rues.

  • C'est même assez quelconque.

  • Qu'est-ce qu'elle a dit ?

  • Rien, calme-toi.

  • Non elle, elle est super-blonde.

  • Blond vénitien.

  • Blond cendré.

  • Et ça, ça tue.

  • Et les yeux...

  • Verts, mais d'un vert...

  • N'importe qui se contenterait d'avoir des yeux bleus...

  • Façon bimbo.

  • Mais elle, non : c'est vert.

  • Et quel vert !

  • Vert émeraude.

  • Vert jade.

  • Vert véronèse.

  • Et ça, ça tue.

  • Et la fossette.

  • Ah, la fossette !

  • Les fossettes ?

  • Non : la fossette !

  • Une seule fossette.

  • Parce que deux fossettes, c'est trop commun.

  • Deux fossettes, on voit ça partout.

  • Mais une seule fossette, ça, ça tue.

  • Les garçons ne voyaient qu'elle.

  • Nous, c'est comme si on n'existait pas.

  • Transparentes.

  • Ton sur ton.

  • Et pourtant, on faisait des efforts !

  • Coquettes.

  • Souriantes. (elles font un petit défilé de mode puis se découragent.)

  • Toujours souriantes.

  • Tout le temps souriantes.

  • C'était dur.

  • Mais rien à faire.

  • On n'existait pas !

  • Alors, ce chaperon rouge, c'est une bénédiction !

  • Depuis le temps qu'on espérait...

  • On n'osait plus trop y croire...

  • Et pourtant, il fallait bien qu'il arrive quelque chose.

  • Parce que l'injustice, c'est comme tout : ça a des limites !

  • Enfin, c'est fini : sous le chaperon, on ne la voit plus !

  • On ne voit plus que du rouge !

  • Et pour du rouge, c'est du rouge !

  • Rouge de chez rouge !

  • Moi, le chaperon, le rouge, ça ne me suffit pas.

  • Moi non plus. A la première occasion...

  • Il faudra faire quelque chose !

  • Quelque chose de pire !

Séquence 6 : l'équipe technique.

  • Non non, c'est juste pour dire qu'on n'intervient pas, là.

  • On est occupé ailleurs.

  • Dommage, parce qu'on sent bien qu'il y a des trucs qui vous chiffonnent.

  • Des trucs qui demanderaient un minimum d'explication.

  • D'éclaircissement.

  • Vénitien...

  • Véronèse...

  • Et bimbo !

  • Ah, bimbo...

  • Mais non, on a mieux à faire.

  • Et puis on a dépassé le temps.

  • On serait déjà en heures sup'.

  • Et ça, ça se négocie d'abord.

  • Désolés.

  • Reportez-vous à votre dictionnaire habituel.

  • Ou à Wikipedia.

  • Courage.

  • Salut.

Séquence 7 : l'interrogatoire des âmes simples.

  • J'vous jure, c'est pas nous qui avons commencé.

  • Comment, pas la peine de jurer ?

  • Ah, le contraire vous eût étonné ?

  • Zutétoné ?

  • Il veut dire qu'on a l'air honnête.

  • Sûr qu'on l'est.

  • Surconlé ?

  • Il veut dire qu'on l'est, honnête.

  • Pour être franc, on a bien essayé...

  • On l'a appelée Schtroumfette, à cause du chaperon et tout...

  • Sauf que chez la Schtroumfette, c'est bleu.

  • Alors forcément, ça n'allait pas.

  • Le temps qu'on trouve autre chose, les autres lui avait déjà collé des tas de surnoms.

  • Tout le monde s'y est mis !

  • Mais d'abord les filles !

  • C'est vrai : les filles étaient les plus fortes.

  • Tomate chérie - tomate farcie.

  • Gare à toi - fraise des bois,

  • Vroumvroum Ferrari.

  • Au galop Coquelicot.

  • On se demande où elles vont chercher tout ça.

  • Les garçons, eux, ils l'ont tout de suite appelée PCR.

  • P : Petit,

  • C : Chaperon,

  • R : Rouge.

  • C'est fort, non ?

Séquence 8 : ses frères.

(les frères du PCR écoutent à la porte, un seul d'entre eux est en position d'entendre vraiment)

  • Chut !

  • Faites moins de bruit, je n'entends rien !

  • C'est vrai, on n'entend rien !

  • Mais tais-toi, enfin !

  • C'est pas moi, c'est...

  • Qu'est-ce qu'elles disent ?

  • Chut !

  • Alors ?

  • Maman l'envoie chez grand-mère.

  • Chez grand-mère ? Toute seule ? Mais pourquoi ?

  • Oui pourquoi ?

  • Chut !

  • J'ai raté quelque chose : vous faites trop de bruit ! Elle veut qu'elle apporte quelque chose à grand-mère...

  • Une galette !

  • Comment tu le sais ?

  • L'odeur ! L'odeur passe sous la porte. Sentez ! (tous sentent et s'extasient)

  • Sûr, c'est une galette.

  • Pas UNE galette : LA galette !

  • Tu veux dire que...

  • La galette avec les fèves, la couronne et tout ? Non, ce n'est pas possible...

  • Si : c'est la galette que nous devions manger dimanche.

  • C'est à dire demain.

  • Et nous ne la mangerons pas !

  • Elle la mangera toute seule avec grand-mère.

  • Deux grosses parts !

  • Et nous : rien !

  • A Noël, privés de bûche !

  • Et à l'Epiphanie, privés de galette !

  • Trop, c'est trop.

  • Il faut faire quelque chose !

  • Jurons.

  • Jurons quoi ?

  • Que nous ne laisserons pas cet injustice impunie !

  • (tous) Je le jure ! Croix de bois, croix de fer, celui qui renonce ira en enfer !

Séquence 9 : le monologue du PCR.

Grand-mère est malade, enfin, quand je dis malade, je ne veux pas dire vraiment malade : grand-mère devient dure d'oreille mais elle a une santé de fer ; à peine un peu d'arthrose, le minimum syndical, à son âge.

Mais bon, de temps en temps, maman s'inquiète, alors c'est moi qui m'y colle : hop, je vais voir grand-mère.

D'habitude, ça va : pour aller chez grand-mère, il faut traverser la forêt, et la forêt, j'aime bien. L'odeur du muguet, des bourgeons de sapin, des champignons ; le goût des framboises sauvages, des fraises des bois, des noisettes ; la fuite d'une biche, l'éclair d'un écureuil ; le cri d'un geai, le son lointain des cloches, le hurlement du... Non non, le loup, plus on m'en parle, moins je crois qu'il existe : s'il existait, je l'aurais déjà rencontré.

Donc, d'habitude, ça va, mais là il y a ce chaperon rouge : je ne risque pas de passer inaperçue et les animaux vont bien rigoler dans la forêt ! Même le loup, si ça se trouve ! Mais ça ne se trouvera pas, évidemment.

(Le PCR sort son téléphone portable) Allô grand-mère ?... Oui, c'est moi. J'arrive, je t'apporte une galette... Une galette !... Non : une galette !... C'est ça, oui : une galette... Avec la fève et la couronne, oui. Et aussi un petit pot de... Non rien. A tout de suite... Oui, moi aussi, je t'embrasse... Oui oui : je serai très prudente... Oui, je prendrai garde au... Bon. (elle raccroche)

Séquence 10 : l'équipe technique.

  • Là, vous nous attendez.

  • Vous comptez sur nous.

  • Vous ne voulez pas rater ça.

  • Vous êtes impatients.

  • Terriblement excités, même.

  • Et un peu inquiet, pour tout dire.

  • Vous vous dites : et s'ils ne nous disaient rien ?

  • Et s'ils gardaient tout ça pour eux ?

  • Secrètement.

  • Egoïstement.

  • Hein ? Hé hé.

  • Mais non, voyons !

  • Vous nous connaissez.

  • Ce n'est pas notre genre.

  • Alors vous avez de quoi noter ?

  • Prêts ?

  • Allons-y.

  • Pour faire une galette il faut...

  • 2 rouleaux de pâte feuilletée, 3 oeufs, 125 g de poudre d'amandes,

  • 125 g de sucre, 125 g de beurre,

  • Mou, le beurre, mou !

  • 2 gouttes d'extrait d'amandes,

  • Amères, les amandes, amères !

  • Et bien sûr...

  • Une fève !

  • Travaillez le beurre à l'aide d'une fourchette jusqu'à ce qu'il soit bien crémeux.

  • Ajoutez la poudre d'amandes, le sucre et mélangez jusqu'à ce que le mélange soit homogène.

  • Ajoutez les oeufs légèrement battus, l'extrait d'amandes amères.

  • Mélangez bien à l'aide d'un fouet.

  • Réservez au frais afin que la crème soit suffisamment ferme pour être étalée sans couler.

  • Préchauffez votre four à 200 °C.

  • Thermostat 7 !

  • Sur une plaque de cuisson anti-adhésive, posez un disque de pâte feuilletée.

  • Etalez la crème d'amandes.

  • Déposez une fève en l'enfonçant légèrement.

  • Posez le second disque Faites-le adhérer avec le premier en appuyant avec vos doigts.

  • Dessinez sur la surface, avec un couteau, des losanges, des épis...

  • Enfournez !

  • Faites cuire pendant 25 minutes.

  • Voilà.

  • La galette est à déguster avec les vins suivants :

  • Jurançon blanc,

  • Sauternes.

  • Nous déconseillons le Coteaux du Layon,

  • Manque de caractère, à notre goût.

  • Manque d'épaisseur.

  • Manque de fruit.

  • Manque de cuisse.

  • Voilà.

(ils parlent entre eux)

  • Comment tu m'as trouvé, cette fois ?

  • Bien, très bien.

  • Tout le monde a été très pro.

  • Impeccable.

  • Et le petit pot de beurre ? On n'a pas parlé du petit pot de beurre.

  • Et qu'est-ce que tu veux qu'on en dise, du petit pot de beurre ?

  • Tu sais bien qu'on n'a jamais compris ce qu'il vient faire là-dedans, ce petit pot de beurre !

  • C'est peut-être juste un exercice d'articulation.

  • Un exercice ?

  • Petit pot de beurre, quand te dépetipodebeurreriseras-tu ? Je me dépetipodebeurreriserai quand tous les petits pots de beurre se seront dépetipodebeurrerisés. (et tous le regardent avec admiration puis essayent à leur tour, silencieusement, difficilement.)

Séquence 11 : le PCR est seul, son téléphone portable sonne.

Grand-mère ?... Oui... Répète... Je tire quoi ?... Je tire la chevillette, d'accord... Et la bobinette cherra, OK. (Elle raccroche, et, pour elle-même : ) C'est nouveau, ça : avant, elle avait une serrure comme tout le monde et la clé était sous le paillasson.

Elle regarde trop la télé, les pub et tout ça.

Ah, voici le chemin de la forêt.

Séquence 12 : l'interrogatoire des âmes simples.

  • Pardon ?

  • Ah, vous voulez parler de la bobinette et de la chevillette...

  • Nous aussi, nous avons réfléchi.

  • Ne riez pas : c'est vrai.

  • Et nous avons eu une idée.

  • Ne riez pas : c'est vrai.

  • Voilà, on vous montre.

(ils se mettent en place, sur une ligne)

  • Ici : la bobinette. (il montre le bras du premier de la file)

  • Là : la chevillette. (il montre le bras levé du dernier de la file)

  • Je tire la chevillette. (il tire sur le bras du premier de la file et toute une série de gestes coordonnés et successifs aboutissent à faire baisser brutalement le bras du dernier.)

  • Voilà : la chevillette choit !

  • On va le refaire, pour ceux qui n'auraient pas bien suivi. Prêts, les gars ?

  • Prêts !

(ils recommencent l'opération)

  • C'est tout. On n'a pas eu d'autres idées.

  • Ne riez pas, c'est vrai.

Séquence 14 : l'équipe technique.

  • On vient pour la bobinette et la chevillette.

  • Pour expliquer.

  • Quoi ?

  • Qu'est-ce qu'ils disent ?

  • Ils disent qu'ils l'ont déjà fait.

  • Eux ? Impossible !

  • Impossible : on les connaît.

  • Ils n'ont sûrement rien compris !

  • Bon, ça suffit, c'est à nous.

  • A nous d'éclaircir les choses.

  • Eclaircir, expliquer, c'est notre fonction.

  • Notre mission.

  • Notre vocation.

  • Allons-y.

(l'un d'eux déroule un plan extrêmement complexe)

  • Bien sûr, ça demande à être commenté. A toi.

  • Moi ? On n'avait pas dit que c'était moi qui...

  • A toi alors.

  • Hé, moi non plus !

  • Ni moi !

  • Ni moi !

  • Ni moi !

  • Et toi ?

  • Extinction de voix.

  • Bon. C'est moi, alors ?

  • Ben oui.

  • Oui.

  • Oui.

  • Oui.

  • Oui.

  • OK. D'abord, les touches numériques. Il y en a deux, l'une avec des lettres, l'autre avec des chiffres. La diode qui est là indique si l'entrée est activée. C'est bon, vous suivez ? L'interrupteur ici sert à mettre l'ensemble sous tension si on le manipule dans ce sens. Dans l'autre sens, il verrouille le tout ; pour déverrouiller, il faut taper le code confidentiel indiqué par le fournisseur. A l'aide des touches numériques mentionnées plus haut.

Voilà : tout cet ensemble constitue ce qu'on appelle la bobinette.

Et bien entendu, à l'autre bout du dispositif se trouvera la... ? La... ? La chevillette, bravo ! Mais nous n'en sommes pas encore là. J'ai chaud ; vous n'avez pas chaud, vous ?

Je continue : la petite touche donne accès au menu. Vous pouvez voir le déroulé du menu dans l'encadré à gauche du plan. ES : entrée simple, vous appuyez, vous entrez. ED : entrée différée, vous avez trente seconde pour vous moucher, retoucher votre rouge à lèvres ou essuyer vos pieds avant d'entrer. Là, TP, c'est... J'ai de plus en plus chaud, pas vous ? TP : touche paging. C'est pour laisser un message au cas où il n'y aurait personne. On voit d'ailleurs très bien, ici, euh non : ici, la position du micro.

Euh, voilà, on arrive à la chevillette. Bon. C'est... ça devient... compliqué, là. (il se tourne vers les autres qui regardent évidemment ailleurs). Alors... l'autocommutateur... le sous-menu... euh... Qu'est-ce qu'il fait chaud ! Il fait trop chaud ! On va s'en tenir là pour aujourd'hui, hein ? Je vous ai dit l'essentiel.

(aux autres) Sympas, les gars, vous auriez pu m'aider !

  • Je ne voudrais pas avoir l'air passéiste, mais quand même, la clé sous le paillasson, c'était pas mal non plus.

  • C'est vrai : on peut s'interroger sur l'utilité du dispositif bobinette-chevillette.

  • Ne cherche pas : c'est commercial, c'est tout !

Séquence 15 : le PCR dans les bois.

(Elle marche avec son panier sous le bras, les oiseaux chantent, puis se taisent d'un coup. Cela l'inquiète.)

  • Les oiseaux ! Ils ne chantent plus. Peut-être parce que la nuit tombe. C'est vrai, il est tard, j'ai traîné en route, j'ai cueilli des fleurs, mangé des mûres... Qu'est-ce que c'est ?

(Des voix effrayantes venant de tous les côtés se font entendre.)

Voix : - Héhéhé, il me semble voir un petit chaperon rouge !

Voix : - Pas de doute, c'est lui.

Voix : - Le fameux petit chaperon rouge.

Voix : - Le célèbre petit chaperon rouge.

Voix : - L'unique petit chaperon rouge.

Voix : - Et il est là.

Voix : - A portée de crocs.

(Le PCR, un peu inquiet.)

  • Où êtes-vous ? Qui êtes-vous ?

(Les voix invisibles lui répondent)

Voix : - Nous sommes des loups.

Voix : - De jeunes loups.

Voix : - C'est dire si nous avons les dents longues !

Voix : - Les canines aiguisés !

Voix : - Et de l'appétit !

Voix : - Normal : nous sommes encore en pleine croissance.

PCR : - Les loups, ça n'existe pas !

Voix : - C'est ce qu'on dit.

Voix : - C'est ce qu'on dit aux jeunes filles qu'on veut envoyer chez leur grand-mère.

Voix : - C'est ce qu'on leur dit pour qu'elles n'aient pas peur.

Voix : - Pour qu'elles se mettent en chemin sans protester.

Voix : - Et pourtant ça existe, les loups !

Voix : - La preuve : nous sommes là !

Voix : - Et bien là !

Voix : - Et nous allons te dévorer.

Voix : - Tout de suite.

Voix : - Ici-même.

Voix : - Maintenant.

Voix : - Non.

Voix : - Non ?

Voix : - Laissons-lui un peu d'espoir.

Voix : - Comptons jusqu'à 3 avant de nous jeter sur elle.

Voix : - Ainsi elle aura une chance de nous échapper.

Voix : - Une petite chance.

Voix : - Une toute petite chance.

Voix : - Un dernier conseil : laisse tomber ton panier, tu courras plus vite !

Voix : - 1...

(Le PCR s'enfuit à toutes jambes, abandonnant son panier. Les « loups » apparaissent : ce sont les frères du PCR ; l'un deux se précipite sur le panier et en extrait la galette puis procède au partage).

Séquence 16 : les elfes (les filles du village).

(Des personnages masqués apparaissent et encerclent les frères du PCR qui ne les reconnaissent pas alors que ce sont les filles du village. Elles s'adressent à eux.)

  • On ne bouge plus !

  • Les mains sur la tête.

  • Sinon on vous change en arbre !

  • Ou en crapauds !

  • Oh oui : en crapauds, en crapauds !

  • On en est capable.

  • Et pourquoi on en est capable ?

  • Parce que nous sommes des elfes !

  • Les elfes de cette forêt !

  • Des elfes, ça vous dit quelque chose ?

  • Ca ne leur dit rien.

  • Equipe technique !

(L'équipe technique arrive. Deux elfes s'adressent à eux.)

  • A vous ! Et soyez précis, cette fois ! Soyez clairs !

  • Sinon, hop, vous aussi : crapauds !

(L'équipe technique intervient.)

  • On sera clairs.

  • La clarté, c'est notre fonction.

  • Notre mission.

  • Notre passion !

  • OK : on y va.

  • Elfes : génies de l'air et des forêts, légers et malicieux.

  • Cousin des sylphes.

  • Des trolls et des lutins.

  • Super mariolles, super malins !

  • Capables du meilleur...

  • Et plus souvent du pire,

  • Elargissant, railleurs,...

  • ... Du mal le triste empire !

(Les frères du PCR se consultent du regard et jugent plus prudent de disparaître, laissant là la galette et le panier. Les elfes, à l'équipe technique :)

  • C'est bon, ils sont partis, merci à vous.

(L'équipe technique:)

  • A votre service.

  • Et pour la facture ?

  • (à voix basse) Laisse tomber.

  • Quoi ? On ne fait pas de facture ?

  • Mais pourquoi ? Tout travail mérite salaire !

  • (à voix basse) Laisse tomber, je te dis : pas envie d'être transformé en crapaud !

(L'équipe technique disparaît)

(Les elfes, restés seuls, enlèvent leurs masques :)

  • Ouf, j'ai bien cru qu'ils ne croiraient pas cette histoire d'elfes.

  • Tu parles, les elfes ils connaissent : il y en a plein leurs jeux video !

  • Oui : ils ont filé à toute vitesse !

  • Mais par leur faute, on a raté le Petit Chaperon Rouge !

  • Sur ce coup, ils ont été plus rapides.

  • Dommage.

  • Il nous reste le panier.

  • Et la galette !

  • Et aussi le petit pot de beurre...

  • On se demande ce qu'il vient faire ici, ce petit pot de beurre !

(Dans le panier, le portable du PCR se met à sonner ; l'une des filles décroche écoute un instant et s'adresse aux autres :)

  • C'est la grand-mère. On avait oublié la grand-mère ! Je lui dis quoi ?

FIN


ANTIMORALITE

(peut se chanter en canon sur l'air du « Hérisson » de Brassens.)

On voit ici que

Tous les enfants

Sont malins et intelligents

Ils devinent la

Couleur du temps

Et vont dans le sens du vent

Il n'y a plus de bobinette

Encore moins de chevillette

Mais il y a toujours des clôtures

Des serrures et des murs

Dans les bois les loups sont rares

Bien peu d'entre eux s'y égarent

Mais il y a parfois des méchants

Des petits et des grands

Et c'est ainsi que

Tous les enfants

Qu'ils soient tout rouges ou bien tout blancs

Dans la rubrique

Des sentiments

Mêlent le noir, le gris, le blanc

Car il serait bien étrange

De nous transformer en anges

De nous voir en chérubins

Nous qui sommes lutins

La vie est douce et amère

A la fois champagne et bière

A la fois rose et chardon

Framboise et puis citron

Et c'est d'un pas sûr

Que nous partons

Les yeux fixés sur l'horizon

Sans forcer l'allur'

Nous avançons

Sans relâcher notre attention