Les Yeux Plissés (extraits)

C'est la fin de l'été. Emma et ses parents viennent de s'installer dans une nouvelle maison.

C'est une maison solitaire.

Elle est posée là, juste au bord du fleuve.

Emma a laissé à la ville ses amies et ses habitudes.

Alors, on peut l'imaginer un peu triste. C'est comme cela que je la vois : un peu triste.

Et curieuse, parce que tout ce qui l'entoure est nouveau pour elle.

J'aime qu'elle soit comme ça, curieuse.

Mais alors très curieuse, attentive à tout, à l'affût de tout.

La nouvelle maison est sur l'herbe et sous les feuillages

Le feuillage épais de très grands arbres.

Emma passe du temps à regarder voler les libellules noires et bleues, petits hélicoptères pressés, qui zigzaguent au ras de l'eau.

Elle ne s'en lasse pas.

Elle est moins triste, alors. Non ?

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Emma a surtout un peu peur du fleuve qui roule des eaux grondantes.

Qui est si large.

Qui a l'air si profond.

Ne t'en approche pas, lui dit sa mère.

C'est le fleuve le plus puissant du pays, dit son père.

Le plus puissant, tu crois ?

Oui.

Tu exagères.

Non.

Le fleuve le plus puissant, ce n'est pas plutôt... ?

Non.

Si tu le dis.

Le matin, c'est le bruit du fleuve qui réveille Emma.

Elle va à la fenêtre et regarde les reflets du soleil s'allumer et puis clignoter sur l'eau mouvante.

Quand le soleil brille, le fleuve ne fait presque plus peur.

Elle s'habitue au fleuve, aussi.

A son bruit, qui n'est plus tout à fait un bruit, qui est bien plus qu'un bruit.

Quand Emma sera grande, elle s'étonnera certains matins, en ouvrant les yeux, de ne plus l'entendre.

Des matins un peu gris.

Des matins un peu seuls.

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Le lendemain et les autres soirs

Emma regarde dans la longue-vue.

Elle regarde jusqu'à ce que la lumière s'éteigne.

Mais le garçon lit très longtemps.

Si longtemps qu'un soir, elle s'endort sur sa chaise. La longue-vue tombe.

Pourvu qu'elle ne soit pas cassée !

Elle est cassée.

La longue vue a un verre fendu.

Maintenant, l'image du garçon qui lit, là-bas, de l'autre côté du fleuve, est double.

C'est comme si on le voyait deux fois ou s'il avait un frère jumeau.

Un soir le garçon se retourne.

Il regarde par ici !

Mais la lumière de ma chambre est éteinte.

Il ne peut rien voir, c'est sûr !

Vite, je l'allume.

Il a vu ma lumière, il se penche à sa fenêtre.

Mais c'est si loin : il lui faudrait une longue-vue à lui aussi.

Avec ma longue vue cassée, moi je le vois et lui ne me voit pas. Hé hé !

Il éteint sa lumière.

C'est fini pour ce soir.

A moins qu'il ne regarde encore ma lumière, dans le noir ? Qu'il la cherche. En plissant les yeux ?

Emma aime à le penser.

Moi aussi.

J'aime bien ces yeux plissés. .

On ne saura jamais si ce soir-là il a plissé les yeux.

C'est si loin, le fleuve est si large, l'autre rive est maintenant si noire et la longue-vue ne sert à rien.

Ce n'est peut-être qu'une idée, ces yeux plissés, mais c'est une idée qui me plaît.

Les petites rides que cela provoque autour des yeux, sur le front, sur les tempes et même sur les ailes du nez...

Ne pas confondre plisser les yeux et cligner des yeux. :plisser les yeux c'est pour voir loin, très loin, et ne pas se laisser éblouir. cligner de l'oeil, faire un clin d'oeil, quoi !, c'est au contraire quand on est près, tout près, qu'on se rapproche, qu'on devient complice.

Un jour, peut-être, Emma et le garçon pourront s'en faire, des clins d'oeil. Allez savoir !

Le lendemain, sa lumière s'allume.

La mienne aussi est allumée.

Il ne lit plus.

Il s'approche de sa fenêtre.

Il a quelque chose à la main.

Des jumelles !

Il me regarde avec des jumelles !

Est-ce qu'avec des jumelles, on voit double, comme avec ma longue-vue cassée ?

En tout cas, il va me voir.

Je lui fais un petit signe de la main.

Il m'a vu

Il est surpris, il voit que je le vois.

Tout s'éteint.

C'est fini ?

C'est déjà fini ?

Et demain alors ?

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Un jour, du coin de l'oeil, elle remarque une petite tache jaune, là-bas, très loin, dans l'ombre des grands arbres.

Vite : la longue-vue !

En haut, un espace bleu : le ciel ; plus bas, une large bande vert vif : les grands arbres ; tout en bas, le bleu-vert de l'eau, ses reflets, ses scintillements. Et entre les deux, cette mince ligne d'ombre violette, presque noire : c'est là, sur ce presque noir, qu'elle voit la petite tache jaune sortir de l'ombre.

C'est une barque. Et dans la barque : le garçon !

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Une main sur mon épaule, posée très doucement.

Elle sursaute pourtant, Emma ; elle veut s'écarter, elle ne s'écarte pas et sourit à nouveau, la main du garçon encore sur son épaule.

Ils ne parlent plus.

Et comme ils ne parlent pas on entend le souffle léger du vent dans les arbrisseaux d'argent, le clapotis de l'eau sur les galets et, en fond, toujours le grondement sourd du fleuve.

Ecoutons.

(On entend un montage sonore enregistré.)

Une musique, non ?

Une musique qui n'en finit pas et que j'entends encore maintenant, si loin du fleuve, des galets, des feuillages bruissant...

C'est comme si j'étais toujours là-bas, au soleil, debout sous le très grand bleu du ciel, la chaleur d'une main sur ma peau.

Mes yeux se perdent dans le miroitement de l'eau.

Longtemps.

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Les engelures (extraits)

La fille :

Bords du Rhône. Saisis par l'hiver. Herbes en touffes cassantes. C'est sableux en surface, mais dessous tout, très vite, devient dur, tendance permafrost. Carrément.

L'eau vive est là, de l'autre côté d'une frange de glace terne.

Elle marque une pause, ballante, puis fredonne « Rock around the clock », de Bill Haley, (mais cela aurait pu être aussi bien du Jerry Lee Lewis) d'abord à mi-voix, puis avec de plus en plus de détermination. En même temps, elle se met à osciller, puis franchement à danser. De franche, sa danse devient presque frénétique. Elle s'interrompt soudain.

Mais qu'est-ce qu'elle fout ?

Qu'est-ce qu'on fout ici ?

Maman ?

Ah, la voilà...

Elle ne marche pas vite. Elle a des engelures. Aux pieds. Elle en a tous les hivers ou presque. Il n'y a plus qu'elle pour avoir ça, des engelures. Vue d'ici, elle est aussi large que haute. Heureusement, elle n'est pas très haute. Avec ce manteau, aussi... Et ces pulls dessous... Ces chandails, elle dit. Elle dit chandail. Chandail : elle est la seule à dire ça, chandail. Elle dit aussi sensass, la débâcle des glaces, ça va être sensass. Sensass ! Elle est plus que d'avant guerre. Elle n'a pas l'air de s'en apercevoir ou alors elle s'en fiche. Dans les deux cas, c'est quelque chose, je crois. Mais qu'est-ce qu'elle porte ?

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La mère :

C'est une vraie débâcle des glaces, maintenant. Enfin, une débâcle à l'échelle de ce fleuve-là, de ce climat-là. A notre échelle. Ce n'est pourtant pas un petit fleuve : on n'a pas encore réussi à lui enlever toute sa force, sa sauvagerie, et on n'est pas près de le faire. Mais bon : ce n'est pas le Saint-Laurent et on le sait bien. Il va falloir prendre sur soi pour donner un peu d'ampleur au phénomène. Allons-y : des blocs de glace descendent le fleuve, arrachés brutalement aux berges par d'autres blocs venus d'amont, se fracassent contre les enrochements ainsi mis à nu...

... tout craque, tout se brise, tout se fend. Les blocs se bousculent, se heurtent et parfois se chevauchent. Certaines plaques se dressent à la verticale et s'enfoncent dans d'énormes remous avant de ressurgir brutalement, en aval, dans un jaillissement d'écume, monstres marins bondissants qui s'affaissent enfin, aplatissant les vagues du fleuve comme on si l'on repassait les plis d'un gigantesque drap. On entend de longs et douloureux crissements, des coups répétés, assourdissants, et là-dessous, le grondement furieux des eaux agitées comme celles des cataractes ; les berges sont prises elles-mêmes de tremblement profonds, souterrains... Le brouillard laisse passer les rais d'un soleil pâle, mais qui suffit à faire tout scintiller, à allumer des reflets mordorés, des éclairs azurés ; dévoiler des cristaux, des coraux, des nacres et des moires, des jades et des ivoires...

La fille : Hé bé !

La mère : Quoi ?

La fille : Ca te fait cet effet-là, que tu sors tout ton vocabulaire ? Que tu nous fais une rédaction façon certificat d'études ?

La mère : Ca change les idées.

La fille : Il y a des jours où tu m'étonnes.

La mère :

Je l'étonne. Et ça l'étonne que je l'étonne. N'importe qui peut l'étonner, mais pas moi. Moi, je suis sa mère. Solide comme une bûche. Prévisible comme un caillou : tu lâches le caillou, il tombe, tu t'y attendais, tu peux même anticiper, savoir à peu près l'endroit où il va tomber. Pas les surprendre, sinon ils perdent leurs billes. Un caillou, une bûche, voilà ce qu'il faut être. Et bien sûr on est de bois, comme les bûches, on n'a pas d'envies, pas de désirs, pas de rêves. Ou alors des rêves raisonnables, des rêves domestiques. Des rêves de cocotte-minute et de frigidaires. C'est comme ça qu'ils nous aiment. Même quand ils grandissent. Surtout quand ils grandissent, on dirait. La cocotte-minute : j'ai été une des premières à acheter une cocotte-minute, il y a deux ans ; ça l'a étonnée, elle m'a regardée d'un drôle d'air. J'aime bien la surprendre. Et je ne le fais jamais exprès : ça me vient comme ça.

(La mère chantonne « Volare, o-o... » et la fille l'accompagne un moment, sarcastique.)