MIETTE ET LEON (extraits)

(Les deux personnages apparaissent à chaque extrémité du plateau, se voient, s'observent et monologuent ou soliloquent, mais ne dialoguent pas.)

MIETTE : Y a quelqu'un. C'est quelqu'un.

LÉON : Aïe, aïe, aïe : là !

MIETTE : Qu'est-ce que je peux faire ? Comment faut-il faire ? Comment s'y prendre pour... ?

LÉON : Quelqu'un ici ! C'est une surprise. Je suis surpris, je suis abasourdi, ça me laisse pantois, ça me laisse sans voix.

MIETTE : Faire comme s'il n'était pas là, voilà.

LÉON : (Ne dit rien mais montre qu'il est toujours sans voix.)

MIETTE : Mais il est là. Et bien là.

LÉON : Je ... je ne suis pas préparé à ça. Je ne suis pas prêt.

MIETTE : Voyons voir...

LÉON : Qui est-ce ?

MIETTE : Le mieux serait que je le regarde sans qu'il voie que je le regarde.

LÉON : Je vais l'observer sans qu'il s'en aperçoive.

(Ils mettent leur projet à exécution.)

MIETTE : C'est un homme !

LÉON : C'est une femme !

MIETTE : Pas grand.

LÉON : Solide.

MIETTE : Les yeux bleus, peut-être ?... Non. Dommage.

LÉON : Roux, les cheveux ? Châtains plutôt ?... Ouais : un peu des deux. Enfin, plutôt roux.

MIETTE : Hé mais... il me regarde, là, il m'observe !

LÉON : Aïe : on dirait qu'elle m'a vu.

MIETTE : Aïe : il a vu que je l'ai vu me voir...

LÉON : Sûr : j'ai croisé son regard quand je l'ai regardée.

MIETTE : Aïe !

LEON : Je n'aime pas ça, mais alors pas du tout.

MIETTE : Ignorons-le !

LÉON : Oublions-la.

(Silence. Ils essaient de s'ignorer. Ils en viennent à fermer les yeux.)

MIETTE : Je l'entends respirer !

LÉON : Je sens... Oui, c'est du parfum. Jasmin.

(Miette se bouche les oreilles, Léon se pince le nez. Tous deux ont toujours les yeux fermés. Silence.)

MIETTE (se débouchant les oreilles) : Je n'y arrive pas : je sais qu'il est là, impossible de l'oublier !

LEON (se débouchant le nez) : Même en pensant à autre chose, même les yeux fermés je ne vois qu'elle !

MIETTE : C'est fichu. Allons-y.

LÉON : Rien à faire, il va falloir y aller.

Ils se regardent, se préparent, prennent une profonde inspiration, se décident enfin, s'approchent un peu et s'adressent l'un à l'autre.

..............................................................................................................................................................


LÉON (reprenant son souffle) : Ah, elle me sourit. Enfin : elle sourit. Elle sourit pour personne. Elle sourit aux anges. Pas d'anges, pourtant !... Elle pense. Elle pense à des choses heureuses, à des choses qui lui font plaisir... Elle pense à moi ! C'est sûr, elle rêve de moi !... Hé mais, attendez, je suis là, tout près d'elle et ça ne lui fait aucun effet, elle ne me voit même pas, elle ne m'écoute pas, elle m'ignore. Mais quand elle rêve de moi, elle est contente ! Alors il faut croire que je suis bien mieux en rêve qu'en vrai. Il y a des gens qui gagnent à être connus, moi je gagne à être rêvé... Pas la peine d'être là, alors, pas la peine d'exister, d'exister pour de vrai... Adieu. (Il va sortir mais se ravise) Et puis non : je veux qu'elle me voie ! (Il ramasse le bouquet de fleurs qu'il avait tout à l'heure tenté d'offrir à Miette et parle aux fleurs.) Non, je ne vous avais pas oubliées, mes toutes belles. Pardon, que dites-vous ?... Merci, c'est gentil, je n'en mérite pas tant. Oui ?... Je vous en prie, vous allez me faire rougir... Ah, vous êtes charmantes, absolument charmantes...

MIETTE (regardant soudain Léon) : Qui est là ? Aqui parles-tu ?

LÉON : Ah te voilà ! Où étais-tu ?

MIETTE : Perdue.

LÉON : Perdue ? Mais non, tu...

MIETTE : Perdue dans mes pensées. Si tu savais comme c'est bon : ça va dans tous les sens, c'est plein de surprises.

LÉON : De bonnes surprises ?

MIETTE : Oui. Enfin pas toujours. Bref, c'est l'aventure.

LÉON : J'y étais ?

MIETTE : Où ça ?

LÉON : Dans tes pensées. Tu m'y as rencontré ?

Miette sourit et ne répond rien.

LÉON : Alors ?

MIETTE : Tsss, secret.

LÉON (insistant) : Allons...

MIETTE : N'insiste pas. C'est personnel.

LÉON : Alors j'y étais peut-être.

MIETTE : Peut-être.

(Léon est ravi.)

MIETTE : Ou peut-être pas.

.............................................................................................................................................................................................................

MIETTE : D'où viens-tu ?

LEON (montrant un coin du plateau) : Euh, de là.

MIETTE : Non, je veux dire avant.

LEON : Avant quoi ?

MIETTE : Avant qu'on se rencontre, où étais-tu ?

LEON : J'étais là. J'ai toujours été là. Enfin tout près, juste à côté.

MIETTE : Tu n'as jamais bougé ? Tu es toujours resté ici ? Tu es d'ici.

LEON : Ben oui.

MIETTE : C'est pas marrant : tu n'en as pas vu beaucoup, du pays...

LEON : Pas trop, non. Et toi ?

MIETTE : Moi oui : j'ai bougé.

LEON : Tu n'es pas d'ici ?

MIETTE : Maintenant, oui, je suis d'ici.

LEON : Et avant ?

MIETTE : Avant quoi ?

LEON : Avant d'être d'ici.

MIETTE : J'étais d'ailleurs.

LEON : De loin ?

MIETTE : De loin. De très loin.

LEON : D'un autre pays.

MIETTE : C'est ça.

LEON : Un pays différent, hein ?

MIETTE : Pas pareil, c'est sûr.

LEON : Et ... euh... tu parlais une autre langue ?

MIETTE : I mówił jak wszyscy mówią o, był mówienie około co mówić moja matka.

LEON (surpris) : En effet. Et, euh, qu'est-ce que tu as dit, là ?

MIETTE : Tu n'as pas compris ?

LEON : Ben non, forcément non !

MIETTE : Tu n'as rien compris mais tu as deviné.

LEON : Tu... tu as dit que tu parlais la langue de tout le monde, la langue de ta mère, que c'est très difficile de parler une nouvelle langue, qu'on y arrive, qu'on finit par y arriver mais qu'il ne faut pas oublier l'ancienne, celle qu'on parle depuis qu'on est tout petit...

MIETTE : Hé, pas mal !

LEON : Tu as dit aussi que tu avais bien fait de partir et de venir ici puisque tu m'as rencontré.

MIETTE (riant) : Ah non, là, tu exagères : j'ai pas dit ça !

LEON : Tu aurais pu le dire.

MIETTE : J'aurais pu si j'avais voulu.

LEON : Mais tu n'as pas voulu...

MIETTE (explosant) : Mais on ne parle pas de toi, là ! Tu me demandes d'où je viens et je te dis d'ailleurs ; si tu crois que c'est simple de venir d'ailleurs, que c'est facile ! Ca chamboule tout de partir pour toujours, tu sais ; tout est à la renverse, on se dit qu'on n'aurait jamais dû partir, on n'arrête pas de pleurer, ça dure longtemps... Et toi, là, qui n'as jamais fait plus de trois pas dehors, tu crois que tout ça, ce chamboulement, ces larmes, c'était pour te rencontrer ? Non mais, regardez-le : quel égoïste !

LEON : Attends, je...

MIETTE : Et puis dis-moi : si tu avais su que j'étais là-bas, très loin, tu serais parti ? Tu aurais tout quitté, tout laissé ? Tu aurais appris une autre langue ? Tu te serais laissé chambouler ? Mettre à la renverse ? Rien que pour me rencontrer ?

Grand silence.

LEON : Miette ?

MIETTE (d'un air grognon) : Oui ?

LEON : On va parler d'autre chose, là.

MIETTE (agressive) : On peut même parler de rien !

Nouveau silence. Assez long.

LEON : C'est marrant : même sans parler, ça marche.

MIETTE : Qu'est-ce qui marche ?

LEON : On est ensemble. On se sent ensemble. Enfin, bon, tu es là et c'est pas comme si j'étais tout seul.

MIETTE : Mais c'est pas marrant.

LEON : On est bien, pourtant.

MIETTE : C'est pas marrant pour les autres : ils nous voient là, ne disant rien, ne bougeant presque pas, l'air ni content ni pas content, bref, ils ne peuvent pas deviner ce qui se passe.

LEON : On s'en fiche des autres, non ?

MIETTE : Pas trop.