il est parti, Gus (extraits)

Jef va prendre sa place sur le podium : la 3. Il regarde cependant avec envie la 2 et décide de s'y installer. Le voilà sur la 2. Il regarde cette fois la 1 mais hésite. Enfin il ose s'y hisser. Mais c'est trop, il se sent mal à l'aise, cette place n'est décidément pas la sienne. Tête basse, il regagne la 2. C'est alors que Brice entre.

Brice : Jef ?

Jef : Oh pardon.

(Jef rejoint la 3 et Brice monte sur la 2. Un moment passe. Brice jette un regard d'envie sur la 1, hésite un instant puis s'y hisse.)

Jef : Brice !

Brice : Ben quoi ?

Jef : C'est Gus, là, sur la 1. Sur la 1, c'est pas toi, c'est Gus !

Brice (s'emportant) : Une seconde ! Même pas : un dixième de seconde ! Dix fois moins qu'une seconde ! Il a fait premier, Gus, mais de dix fois moins qu'une seconde ! (Il fait des gestes avec les doigts) Même pas de ça, non, de ça ! Presque rien. Presque rien entre lui et moi. J'ai fait 2 mais presque pareil ! Ex-aequo quasiment ! On a fait premier tous les deux presque ! Premier tous les deux !

Jef : Mais celui qui a fait 1, y en a qu'un : c'est Gus.

Brice : Il est pas là, Gus.

Jef : Non, il est pas là.

(Silence. Ils demeurent songeurs. Puis Jef, à la fois didactique et intéressé, parle.)

Jef : Attends. Si tu fais 1, enfin si Gus et toi vous faites 1, ex-aequo, pareils, alors il y a deux 1 et moi je fais 2, pas 3 !

Et Jef monte sur la 2.

Brice : Non. Tu fais quand même 3.

Jef : Comment ? Gus fait 1, tu fais 1 aussi... et moi je fais 3 ? Et 2 ? Qui fait 2 ? Y a pas de 2 ?

Brice : Non. C'est comme ça. C'est la règle : quand il y a deux 1, y a pas de 2. On passe directement à 3.

Jef : C'est pas juste.

Brice (inflexible et jubilant) : C'est la règle.

Jef : Pffft, la règle...

Jef se croise les bras et ne bouge pas.

Brice : Jef !

Jef, piteusement, regagne le 3. Petit silence.

Jef : Je suis gêné ; ça me gêne.

Brice : C'est ta place !

Jef : Peuh ! Ce qui me gêne, c'est que tu sois à la place de Gus. On a l'habitude de le voir là, Gus, sur le 1.

Brice : Mais on le voit plus.

Jef : Non, on le voit plus.

Petit moment de perplexité. Puis l'indignation reprend Jef.

Jef : Descends !

Brice : Non !

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Jef : Tu faisais bien Gus. C'était Gus : «... Je veux un départ explosif ! » C'est la voix de Gus. Bravo.

Brice (pris d'une inquiétude) : Les yeux de Gus... (Se concentrant) Bleu-vert, non ?

Jef : Vert. Pas de bleu, non. Gris plutôt... Voilà : gris-vert.

Brice : Pas de bleu ? Tu es sûr ?

Jef : Oui. Non. Je sais plus.

Brice : Moi non plus.

Jef (effaré) : Les yeux de Gus, la couleur des yeux de Gus : on a oublié.

Brice (effaré aussi) : Déjà.

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Jef : C'est bizarre, ces fleurs.

Brice : C'est pour Gus.

Jef : Gus qui n'est pas là. S'il n'est pas là, il n'en a pas besoin, de ces fleurs.

Brice : Elle a dit le contraire : elle a dit que justement c'est parce qu'il n'est pas là qu'il en a besoin, de ces fleurs.

Jef : Comprends pas. Il n'est pas là : il ne le voit pas, il ne les sent pas, donc il s'en fiche, de ces fleurs ! Bizarre, tout ça.

Ils réfléchissent à nouveau.

Brice : J'ai trouvé ! Ces fleurs, c'est pas pour Gus, c'est pour nous. Pour qu'on se souvienne de Gus : chaque fois qu'on voit ces fleurs, on pense à Gus.

Jef : Mais on y pense tout le temps, à Gus ! Même sans les fleurs ! On ne parle que de lui ! C'est même fatigant, à la fin ! On pourrait parler d'autre chose !... De moi, par exemple.

Brice : De toi ? Mais tu es là !

Jef : Et alors, c'est un problème ? Je compte, moi aussi, non ?

Brice : Bien sûr, mais...

Jef : Je compte moins que Gus ?

Brice : Ben... Tu... tu comptes pareil. Gus, il est pas là, toi tu es là. On peut te voir et même te toucher. Alors pas besoin de parler de toi pour que tu existes, voilà.

Jef essaie de trouver une réplique et y renonce. Silence.

Jef : Brice ?

Brice : Oui ?

Jef : Gus, il est parti pour toujours ?

Brice (gêné) : Peut-être. Je sais pas. Il faudrait demander à sa chinoise...

Jef : Japonaise. Elle est japonaise. Taya.

Brice : Elle doit savoir, elle. Taya.

Jef : Pourquoi elle saurait plus que nous ?

Brice : Les fleurs.

Jef : Quoi, les fleurs ?

Brice : Elle lui a apporté des fleurs : c'est son amoureuse ; nous, on est juste ses amis.

Jef : Et tu crois que...

Jef est interrompu par l'entrée de Taya.

Taya : Vous avez changé l'eau des fleurs ?

Jef (à Taya, avec une certaine violence) : Il est où, Gus ?

Taya (après être demeurée interdite un instant) : Pas là. Plus là.

Jef : Il reviendra ?

Taya (après un silence) : Non.

Jef : Pourquoi ?

Taya : C'est la vie. C'est comme ça.

Jef : C'est comme ça au Japon ?

Taya : C'est comme ça partout. Et puis je ne suis pas japonaise, c'est juste le prénom !

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trois chaises (extraits)

Clof (s'arrêtant, s'asseyant) : Pfffttt...

Flap : Ah non !

Clof : Fatigué.

Flap : Encore ?

Clof : On marche, on marche, on marche...

Flap : Là, on ne marche plus ! En route !

Clof : On ne marche plus mais qu'est-ce qu'on a pu marcher !

Flap : Pas tant que ça : il n'y a pas si longtemps qu'on est parti. Allons-y.

Clof : Alors tu t'en souviens, toi, de notre départ !

Flap : Mais non : tu sais bien qu'on a oublié. Debout !

Clof (se levant et marchant en suivant Flap d'un peu loin) : Si on a oublié, c'est qu'il y a longtemps alors.

Flap : Qu'est-ce que tu dis ?

Clof (moqueur et un peu grandiloquent) : Bien trop pressé - Le chemin dans sa fuite - crèvera l'oeil tout bleu du ciel.

(Flap hausse les épaules. Ils marchent. Clof s'arrête soudain.)

Clof : Et pourquoi on est parti ? On l'a oublié, ça aussi ?

Flap : Non. Tu sais bien que non.

Clof : Ah oui ! On a vu une colline et on a voulu savoir ce qu'il y avait derrière ; derrière, on a trouvé une autre colline et on a voulu savoir ce qu'il y avait derrière ; derrière, il y avait encore une colline et...

Flap : Et ainsi de suite. C'est comme ça que nous sommes partis dès que nous avons su marcher.

Clof : Mais pourquoi on marche encore ? Ici, c'est plutôt plat. C'est même très plat : pas de colline en vue. (Il sort de son manteau un rectangle de carton sur lequel il trace une ligne droite horizontale) Là, le ciel, ici la terre. C'est tout ! Pourquoi on marche, alors ?

Flap (pointant du doigt la ligne droite horizontale sur le carton de Clof) : L'horizon. On veut savoir ce qu'il y a derrière l'horizon.

Clof : Ah. L'horizon, c'est rudement loin... J'ai des doutes. Je me demande si...

Flap : Stop ! Ça ne sert à rien de se poser une question quand on a déjà une réponse.

Clof : N'importe quelle réponse ?

Flap (embarrassé) : Oui. Avançons.

(Ils marchent. Puis Clof s'arrête.)

Clof : Oh mon pied !

Flap : Quoi encore ?

Clof : Mon pied droit veut bien faire un pas mais mon pied gauche non.

Flap : Tu exagères ! Hier déjà tu...

Clof : C'est mon pied gauche, ça le reprend. Regarde.

(Le pied de Clof refuse obstinément de se décoller du sol.)

Flap (tirant vainement sur la jambe de Clof) : Effectivement, il y a quelque chose. Ôte ta chaussure.

Clof : Tu crois ?

Flap : Ôte-la.

(Clof ôte sa chaussure et la secoue mollement. Un petit caillou en tombe.)

Flap : Et voilà : un caillou. On continue.

(Clof se rechausse et donne un coup de pied au caillou en pestant à voix basse.)

Clof : Sale caillou ! Pourquoi n'es-tu pas resté dans ma chaussure ?

(Ils marchent.)

Clof (s'arrêtant) : C'est bizarre.

Flap (excédé) : Quoi encore ?

Clof : C'est bizarre : on ne rencontre jamais personne.

Flap (les yeux au ciel) : Viens !

Clof : Tu es sûr que nous sommes partis dans la bonne direction ?

Flap : Celle-là ou une autre...

Clof : J'aurais préféré une autre parce que là, c'est le désert.

Flap : ....

Clof : Je me sens un peu seul.

Flap : Ecoute : nous finirons bien par faire une rencontre. Par tomber sur quelqu'un.

Clof : Oh !

(Il désigne trois chaises qui se trouvent là, sur leur chemin.)

Clof : Des chaises ! Asseyons-nous !

Flap : Attends !

(Et Flap inspecte les alentours. Clof bout d'impatience.)

Clof : Qu'est-ce qui se passe ?

Flap : Les chaises. Elles ne sont pas là par hasard. Elles sont à quelqu'un, elles servent à quelqu'un. A quelqu'un qui n'est peut-être pas loin. A quelqu'un qui risque de revenir. Attendons.

(Ils attendent, debout. La fatigue de Clof et l'inquiétude de Flap sont manifestes.)

Clof (à bout de patience) : Mais enfin personne ne vient : asseyons-nous !

(Et Clof s'assoit. Flap va protester mais finalement, il hausse les épaules et s'approche lui aussi des chaises. Mais soudain...)

Flap : Hé !

Clof : Qu'est-ce que... ?

Flap : Tu as choisi cette chaise.

Clof : Oui.

Flap : Pourquoi ?

Clof : Ben comme ça. C'était la première et...

Flap : Tu as décidé tout seul que cette chaise était pour toi !

Clof : Ben oui, mais...

Flap : Tu aurais pu m'en parler. D'habitude, on parle avant de décider.

Clof : Mais il en reste, des chaises !

Flap : Justement : tu n'avais pas de raisons de choisir cette chaise plutôt qu'une autre. Surtout comme ça, d'autorité, de ton propre chef.

Clof (esquissant le geste de se lever) : Bon, si tu veux cette chaise...

Flap : Je ne veux pas cette chaise ! Je m'en fiche de cette chaise ! C'est juste pour le principe.