Brèves d'enfance

LE PAIN DE GLACE

Je crois qu'on a été les derniers à ne pas avoir de frigo. Le frigo, la machine à laver, la cocotte-minute, tout est venu d'un coup, un peu plus tard. En retard, oui. Pareil pour la télé : on allait voir La Piste aux Etoiles chez la voisine. Chez elle, ça sentait le chou. Maintenant encore, quand je l'allume, la télé, j'ai l'impression que ça sent le chou. A chacun sa petite madeleine. Moi, c'est le chou.

Bijou, caillou, chou, hibou, genou, joujou et le meilleur pour la fin : pou. Ça aussi, on n'oublie pas...

Donc pas encore de frigo. Mais une glacière, qu'il fallait maintenir glacée en la nourrissant de pains de glace. L'été, passait donc le livreur de pains de glace.

« Ta mère est là ? »

« Non, elle est aux commissions. »

« Alors je te laisse la glace, tu la mettras dans la glacière ; moi, j'ai pas le temps : avec cette chaleur, il faut faire vite ! Allez, dépêche-toi, cinq kilos de glace, c'est pas le bout du monde. A la semaine prochaine. »

Bien sûr, c'était pas le bout du monde, et puis j'étais costaud pour mes presque neuf ans, c'est ce qu'on me disait. Non, ce qui était embêtant, c'est que maman avait fermé la porte à clé avant de partir. Et emporté la clé. Elle était comme ça, maman : un peu tête en l'air. Papa, ça le faisait rire. Moi, ça m'attendrissait. Ça m'énervait aussi, des fois, par exemple quand elle oubliait de mettre mon goûter dans mon cartable.

En tout cas, me voilà sur le trottoir avec mes cinq kilos de glace qui commencent déjà à fondre. Pourvu que maman revienne vite, avec sa clé ! D'abord, ne pas rester au soleil ! Ouf ! Mais ça ne suffit pas... La glace fond lentement, mais sûrement. J'ai les mains gelées, je suis mouillé de la ceinture aux chaussettes, mes pieds baignent déjà dans une flaque d'eau glaciale qui s'élargit, s'élargit... Et maman qui ne revient pas !

Je vois bien ce qui va se passer : quand mes parents reviendront, je ne sentirai plus mes doigts, je serai trempé des pieds à la tête, j'aurai de l'eau jusqu'aux genoux...

Genoux, hiboux, cailloux, poux...

Et dans mes mains un morceau de glace gros comme une noisette !

Mon père arrive, enfin, trop tard: « Parfait pour le Pernod, ton glaçon, merci fiston ! »

Vous me croirez si vous voulez, mais ça s'est passé exactement comme ça ! J'avais de la chance : mes parents, tout les faisait rire. Ça aide.

PEURS

Joseph : C'était du lait bourru, moussu, qu'on m'envoyait chercher, après la traite du soir. C'est-à-dire la nuit. Surtout l'hiver.

Sylvie : C'était un tout petit village. C'était un tout petit cirque. J'avais voulu absolument y aller. Bon, avait fini par dire ma mère, je te laisse à l'entrée et je viens te chercher à la fin du spectacle. Reste bien assise à ta place.

Joseph : La nuit, j'aimais pas trop... Enfin, j'aimais pas du tout... Bon, c'est vrai, autant le dire : je n'en menais pas large !

Sylvie : A petit cirque, petit spectacle, c'est-à-dire spectacle court. A la fin, tout le monde a applaudit. Puis tout le monde est parti. Sauf moi. J'attendais ma mère.

Joseph : J'avais peur de quoi ? Je n'en sais rien. De rien. De tout. Alors pour ne pas avoir peur, je courais ! A l'aller je courais avec mon pot à lait vide.

Sylvie : Toute seule sur les gradins. Ça sentait la sciure, le crottin et l'eau de Cologne. Maman n'arrivait pas.

Joseph : Au retour, je faisais tourner mon pot à lait plein très fort au bout de mon bras. Avec la force centrifuge, j'étais sûr que le lait ne se renverserait pas : on l'avait appris à l'école.

Sylvie : « Alors ma puce, tu restes avec nous ? On t'emmène ? » C'était le clown. Sans son nez rouge, il me faisait plus rire. Plus du tout. J'avais même très envie de pleurer.

Joseph : J'étais très habile : le pot à lait décrivait de grands cercles autour de moi. Ouaouh ! Et alors, j'avais moins peur, presque plus du tout.

Sylvie : Je me voyais déjà obligée d'apprendre des acrobaties vertigineuses, sous la menace du dompteur et de son fouet. Ce serait trop difficile pour moi, je tomberais du trapèze et je finirais handicapée dans un fauteuil roulant. Pour toujours.

Joseph : Et d'un coup je n'ai plus senti le poids du pot plein de lait au bout de mon bras ! Dans ma main, il n'y avait que la poignée du pot. Le pot, avec le lait, avait filé se perdre dans la nuit...

Sylvie : Là, ma mère est arrivée, elle a salué le clown qui s'est incliné bien bas. Sauvée !

Joseph : Il m'a bien fallu, aïe, rentrer à la maison.


LE PAQUET

Jacques : On m'a dit que j'aurais bientôt, mais alors très bientôt une petite sœur.

Bruno : Une petite sœur, moi, je n'y tiens pas tellement.

Fabrice : Je suis juste un peu curieux de voir ça.

Joseph : Je me dis que ce qui serait bien c'est qu'on me la montre, cette petite sœur, que je joue un moment avec, et puis qu'on la range dans le placard et qu'on n'en parle plus.

Jacques : Et que je redevienne seul.

Tous : Le seul.

Bruno : Olivier, m'a dit, à l'école, que sa petite sœur à lui était là tout le temps.

Fabrice : Tous les jours ?

Joseph : Oui.

Tous : Et ben !

Jacques : Il est pas malin, Olivier.

Bruno : Il devrait faire quelque chose.

Fabrice : Oui mais quoi ?

Joseph : Je sais pas, moi. Un caprice.

Jacques : On me redit que c'est pour bientôt.

Bruno : Elle sera bientôt là, ta petite sœur...

Fabrice : Je suis nerveux. Je casse mon tracteur Fisher Price.

Joseph : Mon père me dit : J'ai une course à faire, viens avec moi : ça te calmera.

Jacques : On prend la voiture et on part.

Joseph : On se gare devant un magasin.

Jacques : Mon père dit : j'en n'ai pas pour longtemps, ça doit être prêt.

Bruno : Alors je reste dans la voiture et il entre dans le magasin.

Fabrice : Mon père ressort avec un très gros paquet qu'il met dans le coffre.

Joseph : Il ferme le coffre et on repart.

Tous : Le lendemain, ma petite sœur est là !

Jacques : Hein ?

Bruno : Tu vois ?

Fabrice : Tu as compris ?

Joseph : Non, sans rire, tu ne vois pas ?

Jacques : Un peu ?

Bruno : Ben moi beaucoup !

Fabrice : Parce que moi, hein, on me la fait pas !

Joseph : Petit peut-être, mais pas bête !

Jacques : On m'a raconté tout ce qu'on a voulu...

Bruno : Par exemple que dans le gros paquet il y avait juste le couffin !

Fabrice : La bonne blague !

Joseph : Je sais bien que dans le paquet, il y avait...

Tous : Ma sœur !

Jacques : Elle est bruyante mais je finis par m'y faire.

Bruno : Un peu.

Fabrice : Je m'y attache, à cette petite.

Joseph : Et quand papa ira la reporter au magasin,

Tous : j'aimerais bien l'accompagner.