EN VOL

Deux « classes à projet artistique et culturel » (CM1 et CM2) dans l'anciennement très industrielle et industrieuse vallée du Gier. Le projet, conçu en parfait partenariat avec les enseignants, consistait d'abord à faire écrire les élèves et à les faire jouer ensuite si on en avait le temps. Le temps, les élèves se le sont donné, y compris en dehors du temps scolaire.

Je ne propose ici que trois de leurs écrits, les plus longuement travaillés. Il est à noter que le premier, "Confidences", est un texte écrit très collectivement, chacun apportant sa pierre à l'édifice. Curieusement, les responsables d'une rencontre de chorales ont demandé à ce qu'on en fasse une sorte d'oratorio, parlé par les élèves, au cours de leur manifestation. Effet surprenant !


CONFIDENCES

Lundi 7 juillet.

Aujourd'hui, Elise a été malade. C'est son asthme. Les vacances commencent bien ! Elle est restée couchée et maman nous a grondé parce qu'on faisait trop de bruit sous sa fenêtre. On jouait toutes les cinq à la passe à dix. On est allé plus loin. Heureusement que le jardin est grand ! Max, lui, comme d'habitude, ne faisait rien.

Mardi 8 juillet.

En attendant mon tour à la salle de bain, j'ai vu Max qui regardait par la fenêtre. Il a regardé en l'air longtemps. J'ai eu le temps de bien le voir : j'ai attendu longtemps que la salle de bain soit libre. Cette semaine, c'est moi qui passe la dernière et Léa s'est lavé les cheveux ! Maman dit qu'un jour on aura deux salles de bain.

Mercredi 9 juillet.

Je suis restée couchée deux jours ! Aujourd'hui, ça va mieux. Je suis allée avec les autres cueillir des mûres. Max n'est pas venu. Peut-être qu'il ne nous a pas vues partir : il est tellement dans la lune.

Jeudi 10 juillet.

Il pleut. On en a profité pour faire de la confiture avec les mûres. A six dans la cuisine, avec en plus maman, on était drôlement serrées ! Et on avait drôlement chaud. Max est resté dehors, sous la pluie.

Vendredi 11 juillet.

Des fois, je trouve qu'on est trop nombreuses : six ! Sans compter Max. C'est bruyant, on se gêne. Des fois, pourtant, j'aime bien. Max, non : il est toujours à l'écart, souvent perché sur une chaise. Je l'ai même vu sur la table.

Vendredi 11 juillet.

Hier, pendant qu'il pleuvait et qu'on faisait toutes de la confiture dans la cuisine, le monsieur du gaz est venu. C'est un nouveau, il s'est frotté les yeux : trois fois deux jumelles, c'est pas tous les jours qu'on voit ça, il a dit. Il a dit aussi à maman qu'il avait vu Max sur une branche du tilleul : il était tout mouillé.

Samedi 12 juillet.

J'ai mal dormi. J'entendais tousser de l'autre côté du mur. C'était Max : il a pris froid l'autre jour. C'est moi qui couche près du mur. Les autres n'ont rien entendu, je crois.

Samedi 12 juillet.

Il y a des familles où ils sont deux ou trois. Il y a même des filles uniques, quelle horreur ! La nuit est tombée et on ne sait pas où est Max. Elsa et Lara sont allées le chercher. Heureusement, il ne pleut plus.

Dimanche 13 juillet.

Hier soir, Lara a retrouvé Max perché sur le mur du jardin. Maman a dit qu'elle se demandait comment il avait fait pour monter sur ce mur qui est très haut. En tout cas, Lara a dit que Max avait sauté du mur et qu'il était descendu tout doucement, comme une plume qu'on aurait jetée en l'air.

Dimanche 13 juillet.

Il a fait très beau, alors on est allé à la mer dans la camionnette. C'était bien. On a nagé. Max a même plongé d'un rocher. Quant il est ressorti de l'eau, il tenait un poisson dans sa bouche.

Ca nous a fait rire. Ca n'a pas fait rire maman.

Lundi 14 juillet.

C'est les cris de maman qui m'ont réveillée. Les autres aussi. On est toutes descendu en courant. Max était encore sur le tilleul, mais tout en haut, très haut ; il se balançait sur une branche très mince. On a eu très peur qu'il tombe. Mais il nous a souri, il a écarté les bras et il a sauté. Il est arrivé en planant sur la pelouse. Maman n'a rien dit.

Mardi 15 juillet.

J'ai entendu maman téléphoner au docteur. Pourtant Elise n'a plus d'asthme et Max ne tousse plus.

Mercredi 16 juillet.

Hier soir, quand le docteur est venu, Maman nous a dit de chercher Max. On s'y est toutes mises. Mais rien à faire : on ne le trouvait pas. Alors le docteur a montré un petit point dans le ciel, un point minuscule. Et il a dit : « Trop tard ».

Vendredi 18 juillet.

On est toutes tristes. Max nous manque, pourtant on ne le voyait pas beaucoup. Maman a mis une sardine dans une assiette dans le jardin, posée sur l'escabeau. Mais rien.

Samedi 19 juillet.

On est tellement triste qu'Elise a repris de l'asthme. On l'entend respirer fort, là-haut, perchée juste au bord du toit de la maison. De la cuisine, maman nous a demandé où elle était. On a dit d'une seule voix : « Elle est dans sa chambre ». Pauvre maman.

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L'ANRAT

L'Association Nationale de Recherche et d'Action Théâtrale (ANRAT), présidée depuis 2008 par Emmanuel Demarcy-Mota, a été fondée en 1983 avec la complicité des ministères de la Culture et de l'Éducation nationale (Robert Abirached et Jean-Claude Luc), afin de créer un espace de réflexion pour les artistes et enseignants, militants de la pratique du théâtre à l'école. L'Association est actuellement soutenue par ces deux ministères et rassemble des artistes et des enseignants engagés dans l'initiation et l'accompagnement des jeunes aux pratiques théâtrales au sein de l'École.

Depuis 1983, l'ANRAT a mené de nombreux combats pour que soient développés les enseignements optionnels de théâtre, pour la mise en place d'ateliers de pratique théâtrale à l'école, pour la pédagogie de projet au travers de partenariats entre des artistes et des enseignants, et enfin pour une plus grande prise en compte des écritures contemporaines dans l'enseignement et la pratique de l'art dramatique.

L'Anrat a été à l'origine du récent "Appel de Saint-Etienne" , appel à renforcer les liens théâtre-éducation que les politiques éducatives ont rendu plus ténus ces dernières années.

https://anrat.net

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LES MIGRATEURS

Les très jeunes migrateurs volent en V, avec effort. Ils portent des lunettes noires. Et des casques de cyclistes.

  • Trou d'air !

  • C'est rigolo : on dirait les montagnes russes.

  • Moi, ça me donne mal au cœur.

  • Re-trou d'air !

  • Oh non !

  • Ouf !

  • Celui-là était de taille !

  • Je fatigue.

  • On fatigue tous : vent de face, c'est dur.

  • En plus, j'ai trop mangé.

  • Moi aussi ; c'était pour prendre des forces avant l'étape.

  • Résultat : on est lourds.

  • Hé, devant ! On ne pourrait pas ralentir un peu ?

  • Pas question !

  • On est encore au dessus de la mer !

  • Et la nuit n'est pas loin.

  • Alors pas question de ralentir.

  • Un effort, bon sang !   

  • Le petit !

  • Quoi, le petit ?

  • Il n'est plus là.

  • Derrière, il est derrière !

  • A la traîne.

  • Il n'en peut plus.

  • Aidez-le ! Léo, va le chercher !

  • Qui, moi ?

  • Oui, toi.

  • Ah non : je suis à bout de forces, si je retourne en arrière, jamais je ne...

  • Bon, Jennifer, prends ma place en flèche : j'y vais.

  • Pourquoi elle ?

  • Elle est nulle.

  • Elle n'a aucun sens de l'orientation.

  • On va se perdre.

  • Qu'est-ce qu'il lui trouve, Félix, à Jennifer ?

  • Bêcheuse !

  • Pourquoi les parents ne sont pas partis avec nous ?

  • Parce qu'on ne va pas assez vite : alors, ils nous font partir avant.

  • C'est ce qu'ils disent.

  • Ouais : ils doivent bien rigoler, sans nous.

  • Ils font la course.

  • Ils font de la voltige.

  • Des loopings, des chandelles ...

  • Nous, ils nous l'interdisent !

  • Tsss.

  • Tiens, revoilà Félix.

  • Avec le petit.

  • Léo ! Tu t'occupes du petit, tu lui tiens l'aile.

  • Pourquoi moi ? C'est toujours moi, c'est pas juste.

  • Tu veux pas me tenir l'aile ?

  • C'est pas ça, mais... Bon, ça va.

  • Je t'aime bien, Léo.

  • Ca va, j'ai dit !

  • Où on va ?

  • Au même endroit que l'année dernière : c'est ça, la migration saisonnière.

  • Et on est allé où, l'année dernière ?

  • Je ne sais pas : je n'étais pas né.

  • Moi non plus.

  • Personne.

  • Ni toi, ni moi, ni Jennifer, ni Léo, ni Félix, ni les autres...

  • Mais alors ? Oh noooon !

  • Qu'est-ce que... ?

  • Personne ne sait où l'on va !

  • Mais si.

  • Comment si ?

  • On sait . C'est l'instinct. C'est dans les gènes.

  • T es sûr ?

  • Sûr.

  • Même pour Jennifer ? Parce que moi, tu sais, les gènes de Jennifer, je m'en méfierais...

  • Il n'y a pas que Jennifer.

  • Heureusement !

  • Vous parliez de moi ?

  • Non non. (dans son dos : ) Bêcheuse !

  • Je me souviens du nom.

  • Du nom ?

  • Oui, du nom de l'endroit où on va. Ce sont des îles : les Canaries.

  • Tous les ans ?

  • Tous les hivers.

  • Hé hé décidément : nous en pinçons pour les Canaries !

  • Pourquoi ris-tu ?

  • Nous en pinçons pour les Canaries.

  • Et alors ?

  • Laisse tomber.

  • V'là la pluie.

  • Le tonnerre.

  • Je reprends la tête. Serrez, derrière !

  • Serrez ! Serrez-vous !

  • Aïe, ça s'aggrave !

  • Tu parles d'une rafale !

  • Regroupons-nous !

  • Serrez, serrez !

  • Le petit !

  • Il va... Non !

  • Léo ! Léo !

  • Prends son aile !

  • Je l'ai !

  • Il était moins une.

  • Ca se calme, on dirait.

  • Pas trop tôt.

  • Des lumières...

  • C'est la côte ! On va pouvoir atterrir.

  • On va atterrir. Chacun retrouve sa place. Escadrille, je veux une formation impeccable !

  • Il exagère, c'est pas un défilé de mode...

  • Ni le Lac des Cygnes !

  • On n'est pas la Patrouille de France.

  • On est des oiseaux !

  • Des volatiles.

  • Et puis on n'en peut plus !

  • Il a raison.

  • Qui a dit ça ?

  • Jennifer.

  • Bêcheuse !

  • Il pourrait y avoir du monde ; autant être parfaits.

  • Ouais, ouais.

  • Prêts pour l'atterrissage ?

  • Prêts !

  • Go.

(Il décrivent une courbe extrêmement élégante

et se posent dans un ordre parfait, avec une souplesse remarquable.)


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LES COSMONAUTES

  • Toujours rien ?

  • Toujours rien.

  • Ca fait deux jours, non ?

  • Trois.

  • C'est une panne.

  • Ou bien ils le font exprès.

  • Pas possible !

  • Ou bien ils ont un empêchement.

  • Un empêchement !

  • Oui : va-t-en savoir ce qui se passe là-dessous.

  • Déjà, quand on est parti, c'était pas brillant partout...

  • Des ouragans, des tremblements de terre, des catastrophes ferroviaires, des guerres...

  • Tais-toi.

  • Oui oui, oh oui !

  • En attendant, on tourne.

  • On tourne sans nouvelles de la Terre. Trois jours sans nouvelles !

  • On n'a jamais vu ça.

  • On n'a jamais vu des enfants dans l'espace, non plus !

  • On est les premiers : on est une expérience.

  • Et on nous abandonne !

  • Ca m'étonnerait : on a coûté assez cher !

  • Etudes accélérés : à huit ans niveau du bac...

  • A dix, celui de la maîtrise. A onze, le doctorat.

  • Plus les brevets : pilote de ligne, pilote de chasse...

  • Et la préparation physique : nous sommes devenus des athlètes de haut niveau.

  • C'est le cas de le dire, héhé...

  • Et préparation psychologique : on ne devrait plus avoir peur de rien.

  • Et pourtant...

  • Ouais, on a vraiment coûté très cher, alors pas de risque qu'on nous abandonne.

  • Ce serait un de ces gaspillages !

  • Où on est, là ?

  • Au dessus de la Chine, en principe.

  • On voit pas la Muraille.

  • On voit pas grand chose : nuages .

  • On ferait mieux de regarder de l'autre côté.

  • Tu es fou !

  • Non, mais on ne regarde jamais de l'autre côté ; il y a pourtant un hublot, aussi.

  • De l'autre côté, il n'y a rien.

  • Et puis on connaît pas.

  • Ca fait peur. Referme le rideau.

  • Moi, j'irais bien un peu plus loin...

  • Quelle horreur !

  • On n'est pas préparés psychologiquement pour ça !

  • Moi j'en ai marre de tourner autour de la Terre comme un âne autour de son piquet.

  • Moi aussi. On largue les amarres ?

  • Ils sont fous ! Arrêtons-les !

  • Pourquoi tu t'inquiètes : tu sais bien que le vaisseau est commandé d'en bas.

  • C'est vrai. Mais ils m'ont fait peur. Je voudrais rentrer maintenant.

  • Impossible : tu sais bien que le vaisseau est commandé d'en bas ! Hé hé !

  • Et pas par nous ! Hé hé !

  • Imbéciles !

  • Alors qu'est-ce qu'on fait ?

  • Qu'est-ce que tu veux faire : on tourne.