écrits collégiens

Ateliers de pratique artistiques dans deux collèges. Zones résidentielles, petits groupes d'élèves volontaires (l'atelier a lieu en dehors de heures de cours) très scolaires avec une forte tendance à produire de belles « rédactions », des répliques d'un niveau de langage volontairement soutenu : l'école a bien travaillé. Il va falloir utiliser ces compétences-là pour les dépasser...

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FUGUE D'AVRIL

Ce qui suit est un texte de travail. Il est donc tout à fait loisible à ceux qui l'utiliseront de le couper, d'en changer l'ordonnancement, bref, d'effectuer à leur tour un travail d'écriture et de dramaturgie. Il est le résultat d'un travail d'écriture collectif : on construit ensemble, oralement, un canevas, inspiré d'un fait réel, puis chacun propose un traitement de tel ou tel moment du texte. Et on en discute à nouveau.Et on réécrit...

QUATRE

  • Ils sont chez les gendarmes !

  • Déjà ?

  • Ils les ont pris où ? Loin ?

  • Sais pas.

  • Déjà pris...

  • Trois jours, quand même !

  • Trois jours, deux nuits.

  • Deux nuits...

  • Arrête.

  • Tu veux qu'il a arrête quoi ?

  • De parler de nuit !

  • Pourquoi ?

  • Il pense à des trucs...

TROIS (3 filles)

  • Moi aussi, partir, je le ferai.

  • Avec qui ?

  • Toute seule. Surtout toute seule. Je suis toujours toute seule.

  • Arrête. Et nous ? Et moi ?

  • Toi, c'est pas pareil.

  • Pareil que quoi ?

(Silence)

  • Partir pour de vrai. Je suis déjà partie, une fois, mais ça ne compte pas.

  • T'es partie ? Toi ? Je le crois pas.

  • Quand ?

  • L'année dernière, un soir, après le collège, j'ai pris le train de Paris.

  • Ouais ! Et alors ?

  • Alors rien.

  • Comment ça, rien ? Partir pour Paris, c'est pas rien !

  • J'ai pris le premier train qui partait dans l'autre sens.

  • Tu es revenue, quoi.

  • Qu'est-ce que tu veux que je foute à Paris ?

(Silence)

  • Pourquoi tu es partie ? Les profs ? Les parents ? Les copines ? Moi ?

  • Pfff...

  • Ou bien alors chagrin d'amour ? Non, ça ne te ressemble pas. Hein, ça ne lui ressemble pas ?

  • Ben non.

  • C'est ça.

  • Quoi ça ?

  • Ce que tu viens de dire. Le chagrin d'amour. J'en ai pas. J'en ai jamais eu. J'en aurai jamais. Zéro. Salut. Qu'ils y restent, chez les gendarmes !

(Elle sort)

  • Hé, où vas-tu ?

  • L'est bizarre, des fois.

DEUX (2 garçons)

  • Ecoute-moi.

  • Non.

  • Ecoute-moi !

  • Non ! J'en ai marre de tes histoires ! On en a tous marre. T'es chiant. Tu parles, tu parles tout le temps, tu racontes et on s'en fout des trucs que tu racontes.

  • Ecoute. (il le saisit au collet)

  • Lâche-moi.

  • Ecoute !

  • (à demi étouffé) Ça va, ça va ! Oh, c'est bon ! J'écoute. On se calme.

  • Ils sont pas partis longtemps ; c'était un petit voyage...

  • Une fugue. Là, on dit une fugue. Mais bon, c'est fini.

  • Ouais. Un voyage quand même. Une gare... Tu es allé dans une gare ?

  • Ben oui. Aïe !

  • Une grande gare ?

  • Ben une gare, quoi. La gare. Qu'est-ce que tu veux, avec ton histoire de gare ?

  • Une gare où les voyageurs se croisent, ceux qui partent, ceux qui arrivent. Ceux qui sont pleins du voyage, chargés d'un poids plus lourd que leurs bagages, le poids du voyage, de ses bonheurs et de ses regrets ; et puis ceux qui partent, qui balancent entre le doute et l'espoir du voyage, j'y vais - j'y vais pas. Et tu te tiens là, toi qui ne pars pas, qui n'arrive pas non plus, qui rêve le voyage au buffet de la gare, assis à une table d'angle, devant un coca tiède. Et alors tu cherches ta place, tu te demandes si tu es de ceux qui partent, de ceux qui sont arrivés ou bien si tu fais partie des éternels spectateurs, ceux qui vivent leur vie derrière une fenêtre ou bien...

  • OK, c'est bon, ça suffit, je t'ai écouté. Tu me lâches, maintenant.

  • Et alors, tu... A plus.

CINQ (4 filles qui font barrage, 1 garçon qui essaie de forcer le barrage)

  • Où vas-tu ?

  • Laissez-moi passer.

  • Tu vas quand même pas nous bousculer !

  • Je me gênerais, tiens !

  • Essaie, pour voir !

  • Arrête, on a peur !

  • Et puis calme-toi : t'es tout rouge.

  • Bon, ça va, écartez-vous.

  • D'abord tu nous dis où tu vas.

  • A la gendarmerie.

  • Pas la peine.

  • On en vient. Ils laissent entrer personne.

  • Même pas les parents.

  • On peut pas les voir.

  • Laissez-moi passer !

  • Personne peut les voir, on te dit.

  • C'est Myriam que tu veux voir, hein ?

  • Mêlez-vous de vos affaires !

  • Myriam, non ?

  • Oui.

  • On s'en doutait.

  • On en était même sûre.

  • Mais ils ne laissent entrer personne.

  • Même pas ses parents.

  • Même pas son frère.

  • Et toi, t'es quoi, hein ?

  • T'es pas de la famille !

  • Et même s'ils te laissaient entrer, Myriam, tu ne la verrais pas. Parce qu'elle ne veut pas te voir.

  • Qu'est-ce que tu en sais ? Elle te l'a dit ?

  • Elle le sait : c'est sa meilleure amie.

  • Meilleure amie, hein ? Des trucs de filles, ça ! Des conneries, oui !

  • Connard toi-même !

  • Tu sais ce qu'elles te disent, les filles ?

  • Et Myriam elle en a marre : ça fait des mois que tu la colles !

  • Des mois qu'elle ne peut plus faire un pas sans que tu te trouves là.

  • Comme par hasard.

  • Elle n'ose plus sortir seule !

  • Vous poussez, là.

  • Ah tu trouves !

  • Elle nous a demandé de faire barrage !

  • Des mois qu'elle te dit de la lâcher !

  • Elle te l'a dit, hein ? Elle te l'a dit ?

  • Oui.

  • Et tu as continué.

  • Faut pas s'étonner qu'elle ait pris la tangente !

  • Laisse tomber.

  • Ne va pas à la gendarmerie.

  • C'est avec moi qu'elle devait partir...

(Silence ; le garçon fait demi-tour et sort ; les filles restent entre elles).

  • Gagné, les filles !

  • No pasaran !

(Petit silence songeur)

  • « C'est avec moi qu'elle devait partir... » Quel cinéma il se fait, là ?

  • Tu crois qu'ils l'auraient laissé entrer, les gendarmes ?

  • Chais pas. Il avait l'air tellement décidé !

  • Il me fait presque pitié.

  • Ah non, il est carrément pénible !

  • Et puis violent, avec ça !

  • Il a renoncé...

  • Pour le moment ! Il recommencera.

  • Forcément : il est amoureux.

  • C'est chiant.

  • C'est comme ça : amoureux, c'est chiant.

CINQ

  • Alors ?

  • Alors ça chauffe grave !

  • Les gendarmes ?

  • Non, les parents. Le père de Myriam et celui de Théo ont failli se battre dans la cour de la gendarmerie. C'est mon père qui les a séparés.

  • C'est super d'être fils de gendarme : on sait tout.

  • D'abord le père de Myriam a dit qu'il allait tuer sa fille.

  • Je le connais, il l'aurait fait !

  • Penses-tu ! Il dit toujours ça.

  • Oui mais là, il disait qu'il était déshonoré.

  • Ça aussi, il l'a déjà dit.

  • Toujours ces trucs ringards !

  • L'honneur, le déshonneur, y a pas plus ringard.

  • Il a dit aussi au père de Théo que son fils était une saloperie, un voyou. Qu'il n'avait pas su l'élever et tout ça.

  • Le dresser. Il a plutôt dit : le dresser et tout ça. Non ?

  • Oui, c'est ça, dresser, il a dit dresser.

  • Ah.

  • Alors forcément, l'autre lui a dit que sa fille était une pute.

  • Inévitable.

  • Myriam, une pute ! Je déteste les adultes.

  • (sarcastique) Faut les comprendre : ils ont eu peur.

  • Ils disent n'importe quoi ! Peur de quoi ?

  • De nous.

  • De ce qui pourrait nous arriver ?

  • Oui. Mais de nous tout court, aussi.

  • Ils ne savent rien de ce qui s'est passé. Ils se font des films dans leur tête voilà.

  • Du cinéma, ouais.

  • Du porno.

  • Toujours. C'est leur truc.

  • Ils pensent qu'ils savent pourquoi ils sont partis.

  • Tu le sais, toi ?

  • Personne ne le sais ; mais il y a tellement de raisons de partir.

  • Sûr : y en a !

  • On va pas en faire la liste.

  • Si, on va la faire !

  • Peuh ! A quoi ça servirait ?

  • A se faire du bien.

  • Ou du mal !

  • On n'est pas parti, nous. Ça remplacerait.

  • A chacun sa manière de fuguer.

  • Bon, qui commence ?

  • Moi, je veux bien. Bon, c'est à la maison...

  • Arrête, je te vois venir !

  • Laisse-la parler !

  • Non, ce qu'elle va dire, on le sait d'avance, on pourrait tous le dire : les petites soeurs emmerdantes qu'on est obligé d'aller chercher à l'école au lieu d'être avec les copains, les parents jamais là, ou trop souvent là à se mêler de tout, ou qui s'engueulent...

  • ... et qui vont divorcer !

  • Ou qui le sont déjà. C'est vrai, on connait la chanson.

(Petit silence circonspect)

  • Moi alors.

  • Vas-y.

  • Moi, c'est la suite.

  • La suite ?

  • Demain, quoi.

  • L'avenir, tu veux dire ? Les études, le boulot et tout ça ?

  • Désolé, mais tu vas pas faire dans la surprise. Mais c'est pas grave, continue, on va bien rigoler !

  • OK, mais j'abrège. Faut bien nous compter encore dix ans d'études, des milliers d'heures de cours soporifiques, des centaines de dissert', de colles de math ou pire encore. Des diplômes pour les uns, rien pour les autres et le chômage pour tous.

  • Tu exagères : il y en a qui vont s'en sortir !

  • Ah oui ? Combien ? Trois ? Quatre ? Quatre sur... combien on est, là ? Dix ? Douze ?

  • Douze.

  • Bon, d'accord, arrête.

  • OK, j'arrête.

(Très bref silence accablé)

  • A moi. Mais je vous avertis : je suis optimiste !

  • Aïe.

  • Tout le monde s'en tire : études agréables, une vraie partie de plaisir, on voudrait que ça n'ait pas de fin ; boulot super, créatif et tout ; de la thune plein les poches...

  • Aïe.

  • Alors la méga caisse...

  • Coupé Mercedes !

  • Cross-over Audi !

  • 4+4 Cheyenne!

  • Et je te dis pas la baraque...

  • Terrasse !

  • Piscine !

  • Spa !

  • Jacuzzi !

  • Youpi !

  • Ben quoi, c'est pas mal une belle maison...

  • Attends la suite !

  • Dimanche on mange chez les beaux-parents...

  • Le dimanche d'après chez les autres beaux-parents...

  • Et ainsi de suite !

  • C'est dur.

  • C'est dur pour les adultes, OK, mais pense aux gosses : pour eux, c'est pire !

  • Surtout quand ils deviennent ados !

  • Parce qu'on aura des gosses ?

  • Forcément.

  • Ça se fait. C'est tendance.

  • C'est furieusement tendance, même. Exception française en Europe. Dur d'y échapper.

  • Quoi, c'est bien, les gosses, c'est mignon !

  • C'est peut-être mignon, mais par leur faute, tu te farcis Disneyland !

  • (les filles chantent et dansent de façon très maniérée) « Un jour, mon prince viendra, etc... »

  • (les garçons chantent et dansent de manière grotesque) « Hali, halo, on rentre du boulot, etc... »

  • Mais heureusement ils grandissent.

  • Ils deviennent ados !

  • La plaie !

  • L'horreur !

  • C'est quoi, ces trucs que tu lis à l'envers ? Des mangas ? Beurk !

  • Moins fort, la musique, dans la chambre !

  • Enlève ces écouteurs, qu'on puisse se parler !

  • Lâche un peu cet ordinateur et prends un livre. Un vrai !

  • Montre un peu ce bulletin scolaire, hein !

  • Stop ! C'est bon, là. Ça suffit.

  • C'est vrai, c'est lourd. Arrêtons là.

(Silence, soulagement général puis inquiétude, de nouveau)

  • Il s'est arrêté trop tard, j'ai des visions, c'est gravé là : des années de plateaux-télé...

  • De vidange-graissage-contrôle des niveaux...

  • De samedis tonte de pelouse...

  • De taxe foncière-taxe d'habitation-redevance télé...

  • De remaniements ministériels...

  • De chocolats de Pâques, de bûches de Noël...

  • « Vive le vent, vive le vent, vive le vent d'hi... ». Ben quoi, vous chantez plus ?

  • Plus envie.

(Silence pesant)

  • Ils n'auraient pas dû revenir.

  • Ce n'est pas de leur faute : ils se sont fait prendre.

  • Ils ont passé trois jours ailleurs.

  • Sans bagages.

  • Sans horaires.

  • Sans savoir.

  • Sans savoir ?

  • Sans savoir où ils seraient et ce qui se passerait le lendemain...

  • Le soir...

  • Dans la minute qui suit...

  • Dans la seconde.

  • Ils s'en foutaient.

  • Ils ont éteint leurs portables.

  • Ils ont été attentifs à tout. Au chant des oiseaux. Au souffle du vent. Au bruit d'une voiture qui passe, moteur étouffé, gravier crissant.

  • A la clarté des étoiles. A leur ombre sur les murs. Aux regards des gens. A leur curiosité. A leur indifférence.

  • Ils ont jeté leurs portables. Ils se sont raconté des histoires. Des histoires à eux et puis des histoires inventées.

  • Myriam a chanté un peu. Elle aime ça, chanter.

(Petit silence attendri)

  • Ils ont du se tenir par la main. Souvent.

  • Attends : l'un prend la main de l'autre, d'accord, mais pas de possession dans ce geste, genre : c'est ma meuf, je la tiens ; ni de protection, style : n'ai pas peur, petite, je suis là. Rien de tout ça, non. Juste le contact de la peau qui dit que là, on est deux ; et que tout sera facile, lumineux.

  • Ils se sont regardés aussi.

  • Dans les yeux ?

  • Peut-être.

  • Ils se sont regardés comme on ne le fait pas, d'habitude.

  • Comme on ne se regarde jamais. Comme on devrait se regarder. Attentivement, sans penser à autre chose qu'à ce regard croisé, sans savoir, non : sans vouloir savoir où il va les mener, ni vraiment ce qui s'échange là, ce qui se joue. Il se perdent dans cette attention, ils s'y noient, ça dure ce que ça dure, longtemps, pas longtemps, ça n'a pas d'importance. Ça a existé, c'est tout. Ils ne l'oublieront pas.

  • Ils ont connu le silence. Ils ont aimé le silence.

  • Ils ont tenu trois jours. Et ils se sont fait prendre.

  • Juste au moment où ils commençaient à penser au lendemain. Au moment où ils ont eu peur.

  • Où ils se sont lâché la main. Ne se sont plus regardés. Ne se sont plus souri.

  • N'ont plus aimé le silence.

(Silence réfléchi)

  • Trois jours, c'est déjà bien.

  • C'est beaucoup.

  • C'est bien. C'est juste. C'est juste la bonne mesure. Non ?

DEUX (2 garçons ; ils se coiffent avec un peigne et du gel ; les résultats ne les satisfont pas, ils finiront d'ailleurs par abandonner).

  • On a huit ans. On ne fait pas tellement attention à soi. On ne s'intéresse pas soi-même.

  • Huit ans ? Si, on s'intéresse. Mais on ne s'interroge pas. Pas la peine : tout va bien.

  • C'est ce qui nous entoure, l'important ! Rien ne nous échappe, on absorbe tout, les mots, les gestes, le tac-tac de la pluie sur les toits, le noir de la nuit, le craquement des feuilles sèches, tout quoi, même ce qu'on nous cache, surtout ce qu'on nous cache ; on est comme des éponges, on a des antennes.

  • On ne s'ennuie jamais. On ne pense pas à plus tard, à tout à l'heure, à l'année prochaine. On est ici, maintenant et ça suffit. C'est plein.

(Silence nostalgique)

  • C'est vrai ? A huit ans, on est comme ça ?

  • C'est le souvenir qu'on en a. L'idée qu'on s'en fait. Mais c'est bien là.

  • C'est ça qu'ils sont allés chercher ? Retrouver ? Le plein de leur huit ans ? C'est pour ça qu'ils ont partis ?

  • Peut-être.

  • Non. Moi, je crois qu'ils ont devancé l'appel, qu'ils se sont dit que puisque l'avenir fait peur, on va le prendre à bras le corps, on va prendre le taureau par les cornes, là, tout de suite ; on en sera débarrassé, de l'avenir.

  • Et ça a marché ?

  • Faudrait leur demander.

DEUX : Myriam et Théo se sont écrit. Chacun lit la lettre qu'il a reçue de l'autre.

Théo : Théo, Plus possible de parler, ni même de te voir. Pas le droit de sortir de ma chambre. Et j'avais jeté mon portable, rappelle-toi. Alors je t'écris.

Myriam : Myriam, Je n'ai plus droit au portable, ni à l'ordi. Pas de textos, pas de SMS. Pas de mail. Alors j'ai décidé de t'écrire. C'est difficile, je n'ai pas l'habitude. Je n'écris jamais. A personne. Je ne sais pas pourquoi je t'écris. Peut-être pour que les choses finissent bien. Peut-être pour qu'elles finissent, simplement. Laisser le dernier mot aux gendarmes ou bien à l'assistante sociale, c'est nul !

Théo : C'est drôle d'écrire à quelqu'un. D'écrire une lettre. On ne le fait jamais. J'ai l'impression que c'est une chose très grave, une lettre. C'est intimidant.

Myriam : Demain, serai au collège, pour deux jours pas plus parce qu'après c'est les vacances de Printemps. Tu vois, on n'aura pas tenu jusqu'aux vacances ! Pendant les vacances, on va tous voir un psy. Un psychologue ou un psychiatre, je ne sais plus. C'est pour une thérapie familiale. Mon père, ça le met en colère, il dit que c'est de la foutaise mais ma mère dit que c'est indispensable. Mon frère, lui, il rigole : il est content qu'il se passe encore quelque chose.

Théo : Tu ne me verras plus au collège. Tu ne me verras peut-être plus jamais. Je reste à la maison pour le moment avec interdiction de sortir ; et après les vacances, je serai interne à Sainte-Marie. Mon père est allé m'inscrire ce matin. Ma mère a essayé de me défendre et elle est maligne, ma mère : elle n'a pas dit que l'internat c'est trop dur pour moi, ni que je n'avais pas mérité ça ; ni qu'elle aime m'avoir le plus souvent possible à la maison, auprès d'elle. Non, elle a fait remarquer à mon père que Sainte-Marie, c'est une institution religieuse et que notre religion n'est pas celle-là ; elle a rajouté que l'internat c'est cher et qu'on a déjà un crédit sur le dos pour la voiture. Mais ça n'a pas marché. Mon père a crié qu'il s'en fichait, de la religion et du crédit, que l'important c'est que Sainte-Marie n'est pas mixte, que c'est un internat de filles, c'est tout ! C'est lui et personne d'autre qui viendra me chercher le vendredi soir et qui me ramènera le dimanche soir.

Myriam : C'est mon frère qui va essayer de te faire passer cette lettre. Il est débrouillard, et puis ça l'amuse tellement ! Je crois que ce que je voulais te dire, Myriam, c'est juste merci. Merci d'être venue. Merci de m'avoir emmené ailleurs. Parce que sans toi, parce qu'avec une autre fille, parce qu'avec n'importe qui d'autre, je ne serais pas allé loin, je ne serais même jamais parti : j'avais bien trop peur, et tu me paraissais super courageuse ! Toujours à me sourire et à chanter, à me regarder dans les yeux et à regarder aussi les étoiles avec exactement la même attention, à te placer sans le faire exprès exactement là où il faut dans le paysage encore tout gris de l'hiver pour en faire une image de vacances au soleil. Non, mieux que ça : une image de cinéma.

Théo : Voilà, c'est fini : les gendarmes nous ont pris et je suis interne à Sainte-Marie pour longtemps, sûrement. Mais je n'ai rien perdu, Théo ! J'ai aimé qu'en marchant tu prennes ma main sans rien dire, sans oser me regarder. Et que tu la serres fort. Je t'ai vu tout ébouriffé regarder le soleil se lever, et pas à travers les carreaux d'une fenêtre ! J'ai ri de te voir décider de la direction que nous allions prendre en faisant semblant d'être sûr de toi, pour me rassurer. Je me suis fait en trois jours un énorme trésor, un sac bourré d'images et de sensations. De sentiments aussi, peut-être. Pas sûr. Mais on s'en fiche, Théo : on n'a que quinze ans, on a le temps de voir venir, non ? C'est vrai : je n'ai rien perdu. Myriam.

Myriam : Je ne sais plus quoi écrire. Enfin, si, mais je ne sais pas comment l'écrire. Je ne sais dire que merci, bêtement. On se retrouvera un jour, peut-être. Ou peut-être pas. Notre avenir est devant nous, c'est ce qu'on nous dit tout le temps. Il sera ce que nous voulons en faire, c'est ce qu'on nous dit aussi. Et puis tout peut arriver, c'est ce qu'on nous dit encore. Pour le moment, je m'en fous de ce qu'on nous dit, je m'en fous de l'avenir : je suis encore sur la route. Avec toi. J'y suis bien. Et j'y reste ! Théo.

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LES TABLES

Les tables de multiplication, hein ?

Je sais c'est un problème, les tables de multiplication.

Faut les apprendre.

Les tables.

Jusqu'à maintenant, personnellement je n'y suis jamais arrivée.

Il y a même longtemps que j'ai laissé tomber.

Manque de maturité.

C'est ce qu'on dit.

C'est ce qu'on dit quand on est gentil.

Pourtant j'aie essayé de les apprendre, les tables. De différentes façons. Maintenant, j'ai bientôt 13 ans et depuis le CM1 j'essaye de les apprendre.

J'ai de l'entraînement, d'accord.

Presque cinq ans d'entraînement, oui.

Mais bon, ce n'est pas encore le top niveau, hein !

Ma mère m'a privée de dessert : pas de tables, pas de dessert !

Oh la la, pas de dessert... En plus, ce jour-là, elle avait fait des gâteaux au chocolat. Mmmm, ce délicieux gâteau au chocolat bien cuit a l'extérieur et si moelleux a l'intérieur.

Gourmande oui. Je ne pensais plus qu'à ça, au gâteau.

Je n'ai pas réussi à apprendre mes tables ce jour-là.

Mon père m'a dit que si j'arrivais à les apprendre en un mois, il m'offrirait un MP3.

J'étais super contente, j'ai essayé, j'ai essayé... je n'y suis pas arrivée !

Un mois, c'est court pour apprendre les tables de multiplication.

Un mois, c'est long pour son père : il a eu le temps d'oublier cette histoire de tables et de MP3.

Adieu mon MP3 !

Alors j'ai essayé de la jouer très technique, devant la glace, en articulant bien : QUA-TRE-FOIS-SEPT-VINGT-TE...euh... Je grimaçais en les récitant : c'était drôle...mais bon .

Mes frères m'ont vue, le jeu leur a plu, ils sont venus : on a fait un concours de grimaces.

Fichu pour les tables !

Ma mère a employé ce qu'elle appelle la manière forte : tu es nulle, même ton frère, oui, le plus petit, celui qui vient de redoubler son CP, est plus intelligent que toi !

Je me suis enfermée dans ma chambre et j'ai boudé.

Mettez-vous à ma place.

Le jour de la rentrée, la prof de math a tout de suite senti que je ne savais pas mes tables. Je ne sais pas comment elle a fait, ce doit être l'instinct.

Une petite fibre professionnelle qui vibre quand passe à sa portée quelqu'un qui ne sait pas ses tables. Dzzzing. Au tableau !

J'ai dû aller toute seule au tableau.

Aïe.

Quand tu vas toute seule au tableau, comme ça, il faut tout de suite te dire qu'il n'y a pas que les tables de multiplication dans la vie, que le printemps n'est pas loin, que les amandiers sont déjà en fleurs et les seringas encore en bourgeons, ou bien que ce soir il y a la Star Ac'.

Tu t'en fiches de la Star'Ac mais c'est juste histoire de penser à quelque chose.

Parce que c'est ça qu'il faut faire : penser à autre chose, surtout pas aux tables ni au tableau ! Avoir la tête ailleurs.

Avoir, la tête ailleurs, oui, j'y arrive assez bien, merci.