Dans les paysages

Ils ont 17 ans. Ils se rencontrent dans d'étranges circonstances : sur une moto ! Elle, c'est Mia et lui, c'est Tio. Mais s'il s'agissait plutôt de retrouvailles ? Et si leurs noms n'étaient pas ceux-là ? Et si leur histoire, celle qui les a longtemps séparés, nous était bien connue (une histoire d'abandon d'enfants dans une forêt obscure) ? Et si l'on se demandait pourquoi l'on se souvient du vrai nom de Tio mais pas de celui de Mia ? Et pourquoi ces deux-là passent-ils leur temps à se perdre, chacun à sa manière,  dans les paysages ?

Dans les paysages a reçu le prix d'écriture dramatique 2019 de l'association Le jardin d'Arlequin (Guérande) et fera l'objet au printemps 2020 d'une lecture publique à Cahors à l'initiative des Ecrivains Associés du Théâtre-Nouvelle Aquitaine.

EXTRAIT

Mia : Sept enfants : sept bouches à nourrir. Impossible, quoi : la misère !

Tio : La nuit est tombée vite.

Mia : Sept enfants : au moins deux de trop.

Tio : La nuit, c'est facile de se perdre. Surtout dans la forêt. Surtout avec l'orage, le tonnerre et le vent. Le ciel trop noir, les éclairs trop brefs !

Mia : Deux de trop : les plus grands ou les plus petits ? A voir.

Tio : Alors on s'est perdu.

Mia : Les grands mangent plus que les petits mais ils travaillent tellement plus dur. C'est à calculer.

Tio : On était dans le noir total, le vent et le tonnerre faisaient un bruit d'enfer, on ne voyait plus nos parents. On s'est donné la main et pendant longtemps on n'a plus bougé. Sous la pluie.

Mia : Tous comptes faits, on perd les plus petits. Normal, c'est la loi du marché : ils coûtent peu mais ne rapportent rien . Les plus petits, nous : Poucet et Brindille.

Tio : On savait qu'on nous cherchait. On attendait qu'on nous trouve. On ne nous a jamais trouvés : trop d'orage, trop de vent, trop de nuit.

Fin de l'adresse au public. Tio et Mia dialoguent :

Mia : On ne nous a jamais trouvés parce qu'on ne nous a jamais cherché !

Tio : Pas vrai ! On nous a cherchés, c'est obligé ! Cela n'existe pas, abandonner ses enfants dans la nuit, dans le noir, sous l'orage ! Abandonner ses enfants, ça ne se peut pas !

Silence tendu. Puis Mia s'approche de Tio.

Tio : Laisse-moi.

Mia : Comme tu voudras. Tu préfères que je m'en aille ?... Si tu veux, je te laisse la moto.

Tio hausse les épaules et prend la main de Mia. Nouveau silence.

Tio : Tu as vécu tout le temps avec cette idée-là : on nous a abandonnés, on nous a laissés ? C'est terrible !

Mia (ironique) : Tu sais, je n'ai pas tellement vécu : j'ai surtout couru.

Tio : On ne peut pas courir tout le temps.

Mia : Non, c'est vrai. Il a fallu qu'on m'arrête un peu.

Tio : Au moins pour te mettre au chaud.

Mia : Au chaud ?

Tio : Oui, une maison, un lit à toi...

Mia : Famille d'accueil.

Tio : Ah. Combien ?

Mia : Je sais plus. Cinq. Six. On me bougeait tout le temps. On devait avoir peur que je m'habitue. Ou bien qu'on se mette à m'aimer. Ou bien que je me mette à aimer. Pas de risque, pourtant : moi, ce que j'aimais le plus, c'était prendre la porte !

Tio : Tu fuguais.

Mia : Dès que possible, oui ! Fugue, c'est le nom d'une musique. Sympa non ? Et toi ?

Tio : En foyer. Ni maman, ni papa, même pour faire semblant comme dans tes familles d'accueil. Non : des zéducateurs.

Mia : Je vois. Mais une maison, un lit à toi...

Tio : Un lit pour moi, OK ; et un grand dortoir, un grand réfectoire pour tous. Pas terrible, l'intimité, hein ? Tu appelles ça une maison ?

Mia : Tu t'y es fait des amis, sûrement.

Tio : Moi, va savoir pourquoi, j'ai pas tellement bougé ; mais les autres oui. Ils arrivaient, ils repartaient, ça changeait tout le temps, leurs familles les reprenaient ou bien on les envoyait je ne sais où. Pour l'amitié, faut un minimum de temps, non ?... Bon, on roule ?

Mia : La nuit est déjà là. On devrait plutôt dormir. Enfin, essayer.