beaulieu

Construit au milieu des années 50 sur une colline stéphanoise alors que la ville connaissait encore un développement industriel important, le quartier de Beaulieu était destiné à démentir sa réputation de « capitale des taudis » en proposant un habitat fonctionnel et une architecture novatrice.

Des nombreuses rencontres avec les habitants du quartier, d'une collaboration active avec les Archives municipales et les associations sont nés différents textes. Dont le premier, dont la forme singulière était, même pour moi, inattendue. Les comédiens de Cœur d'Art & Co s'en sont pourtant emparés, avec les habitants eux-mêmes. Un partie de ce texte a été associée à une exposition de photos du quartier réalisée par Patrice de Saint-Jean.

Pour voir le travail de Patrice : https://momentsdescene.jimdo.com/

Beaulieu. Au centre, la Tour.

Moi j'ai vu les maçons

Sur les grues échassières

Maîtres de la colline

Dont ils n'auront conquis

Que le ciment gainant leurs bottes,

Chaque soir.


Tout de cette blancheur nous était inconnu.

Nous montions des grands fonds

Faire ici malgré nous un peu d'ombre.

Regardez donc encore s'accrocher à nos bras

Des lambeaux de ténèbres


J'ai opté pour la vie verticale

Et ma géographie en est bouleversée.

Pas de droite, rien à gauche : je ne peux que grimper

Mais sans rêver du ciel, hein,

Ni trop vouloir grandir...


Ils ne le sauront pas, les murs, qu'on parle d'eux !

Ils se lancent en courbes vives

Jaillissent en angles aigus

Trop occupés toujours à leurs acrobaties

Pour seulement nous deviner


On s'était fait à la lumière

A la vue qui porte loin

Plus loin que les prairies qui penchent

Et la toison des bois :

La fenêtre, à deux, était d'éternité.

Un jour ce fut le vide,

Et l'attente et le vide

Longtemps recommencé.


Rester encore un peu à regarder la ville

Comme avant un départ.

Entre compter les lampes qui s'allument

Ou s'enivrer de vent,

Jouir simplement de cette hauteur,

S'interdire l'absolu et le définitif.

A tout prix.


Je te vois, je ne te vois pas.

Cache-cache commencé il y a bien trop longtemps.

Le quartier est un labyrinthe

Où je ne t'ai jamais trouvée.


Je n'ai pas inventé le plan

Qui valut au trottoir ce fin décrochement

Ce léger décalage

Pourtant bien suffisant à rompre mes pensées,

Si ténues.

Mal tenues.


Tous, nous savons cela,

Que des murs se craquèlent,

Que se ferment des portes,

Des visages aussi,

Que rares sont les regards qui encore caressent.

Et nous plissons les yeux pour ne plus voir de près,

Etrangers volontaires à l'asphalte, au trottoir,

Et enfin à nous-mêmes.


Les vapeurs de l'usine,

L'acidité des voix,

L'inquiétude des soirs

Ne me suivent pas jusqu'ici :

Trop de rampes, trop d'escaliers,

De garde-corps, de garde-fous.

Et les nuages, là, si près.


On ne nous la fait plus.

Nous avons maintenant l'expérience des murs :

C'est pour la galerie qu'ils se disent opaques,

Pas pour nous qui savons comment, mine de rien,

S'y appuyer seulement d'une épaule.


Pourtant, je dis pourtant

Manquent la nuit luisante des pavés,

L'incertitude des impasses

Et l'attente excitée du proche coin de rue

Et surtout, mais surtout

Cet horizon rêvé par le vieux mur d'en face :

Trait bleu, craie bleue sur fond de suie.


Qu'est-ce que tu croyais, hein ?

Que l'épicier complèterait toujours la boulangère

Dans sa phrase entamée ?

Allons : ton cabas n'est plus lourd que de mots oubliés !

Parfois, tu trembles encore un peu dans la lumière

Devant tous ces rideaux baissés.

Tu as peur d'entrer dans un temps

Ou même la monnaie ne sera plus rendue...


Rompus de vieilles questions,

Travaillés de profondes rumeurs,

Dans le creux de la ville

Les murs ont de la peine à se tenir debout, on dirait.

D'un tout autre élan ici ils se cabrent,

Catégoriques comme des refus.


Avec la proximité du soleil,

Avec la légèreté de l'air,

Nous aurions eu le temps, pourtant, de nous comprendre.

Mais voilà :

Ivres de la clarté des toutes premières neiges,

Nous avons trop prêté le flanc aux vents contraires...


Ah, être archéologue du vertical !

Lire d'un doigt expert et, bravo, les yeux clos, de plâtreux graffitis,

Creuser, contondant, obstiné, des strates d'affiches raidies,

Faire enfin l'hypothèse d'une arrière-boutique ripolinée en rose

Derrière cette vitrine satinée de poussière...

Oser donc augmenter la très longue mémoire de ce qui est debout.


Possible contrefaçon.

Ce morceau de ciel encadré de ciment

Ne connaîtra jamais la poussée des nuages

Ni la déchirure de l'éclair,

Car on l'a voulu bleu puisque bleu il était quand la photo fut prise.

Et bien prise !

Seul le numérique pourrait l'en délivrer.


Comme vous, j'ai d'abord vu ce que l'on voit enfant :

La buée sur le carreau froid,

La pierre que forcément la sandale écarte,

Et la fuite des rues...

Puis le quartier un jour est devenu un monde

Intrigant, comploteur, stratégique.

Et j'en fus le guetteur

Embusqué.

Et l'inventeur aussi, peut-être.


Ceux qui l'habitent le savent-ils ?

La tour est pleine d'adjectifs soigneusement choisis.

Présente mais pas péremptoire,

Erigée sans être impérieuse,

Culminante, pas dominatrice...

Ce sera tout pour aujourd'hui dit la dame qui attend l'ascenseur.

Son petit chien de même trouve que ça suffit et n'en rajoute pas.


Je m'en souviens, ça tombait pile :

En bas, janvier finissait dans la boue quand on a pris de l'altitude.

Pour un peu, maman nous aurait déchaussés pour qu'on saute,

Rue Le Corbusier, sur le trottoir tout neuf,

De la camionnette du marchand de vin débordant de nos chaises et de nos matelas.


C'est pour lui un temps de dérive

Et de hautes eaux.

C'est moi l'ami, donc il me parle.

Il en est déjà à se répéter, sûrement pour polir des mots bien trop rugueux...

Vite un rosé bien frais, un demi sans faux-col

Pour qu'il ne les lave pas seulement de ses larmes

Et parce qu'on ne peut pas pleurer au grand soleil :

C'est mauvais pour le teint.

Mais j'avais oublié : plus de bistrot dans le quartier !

Ou alors juste à ses confins...


Ma colline m'a fait roi.

Roi de haute volée

Surplombant tous les cours et tous les boulevards !

Hé non, je me refuse à recompter les marches

Qu'il me faut gravir tous les jours pour mériter mon trône,

Après le boulot.


C'est doucement que tu te déshabitues

Du clapot désordonné des toits,

De leurs gerbes de tuiles à l'assaut des pentes.

Tu interroges encore la ligne droite, le rectangle et la parfaite horizontale,

Les perspectives inexorables...

Bref, tout ce qui te paraît contredire la colline.

Patience : il te faudra du temps pour que ça vibre un peu.


Je m'en vais

(Parce que je m'en vais : tant d'autres lieux m'attendent)

Mais voilà :

A peine ai-je tourné le dos que les lignes s'emmêlent,

Se floutent les visages et se brouillent les sons.

Alors je reconstruis les yeux fermés tout un quartier

Qui déjà n'est plus dans l'état où je l'avais laissé.


Entrevu, mais à peine, l'entrefilet local

Sur le journal que la bise brutale disperse.

Tant pis : pourtant tout plein de mots,

Il sera plus muet que la solitude de cette chaussure

Coincée dans le caniveau,

Rue Clémenceau.


Du monde est passé par là.

L'air, l'été surtout, se pose épais sur les allées,

Dense de tant de voix et de gestes en allés.

Un peu de vent soudain bouscule tout :

Ces trop pâles archives ne tiennent pas le coup.

Alors, c'est comme ça : pour de vrai, on s'en va ?


N'insiste pas, je sais que c'est l'été :

Les martinets, leurs cris vrillant le ciel,

L'asphalte apoplectique que la chaleur boursoufle,

Les si beaux compléments qu'à tout verbe tu offres...

Tu vois bien que ça m'est égal :

J'ai dix-sept ans, moi.

Alors j'attends.


En ce temps-là les murs étaient déjà rigides

Mais nous laissaient pourtant le choix de réfléchir.

Ou même de rêver.

Normal, nous les avions bâtis : nous saurions nous construire !

Et puis on est venu nous dire que tout était écrit,

Qu'il suffisait de lire

Et de ne plus penser.


Le cadrage volontaire des images,

Le parti-pris des mots,

La précision des murs, la rondeur des collines

Ne pourront l'empêcher :

A l'empilement vertical des souvenirs

J'opposerai un jour

L'horizontalité sans regrets ni mémoire d'une Beauce imaginaire.


Elle commence à compter ses pas,

A se colleter à son ombre.

Son quartier n'est plus, même avec tous ses murs, un refuge très sûr.

Des forces l'abandonnent,

D'autres choses aussi qu'elle ne saurait pas dire.

D'ailleurs à qui parler ? Le filet de sa voix est maintenant si mince

Que la colline n'attend plus que son silence.


Est-ce qu'on est d'un quartier comme on est d'un village ?

Se demandent toujours ceux qui sont venus là,

Laissant si peu de terre

Pour un si grand voyage.


D'abord la trouver cette fichue colline,

Et puis, ascension faite, se faire une raison :

Ici non plus

On ne touche pas le ciel du front.


Téléphone muet dans l'indifférence de la poche,

On cherche au revers noir des montagnes ou dans les fonds scintillants de la ville

L'endroit d'où l'on nous appellerait.

Mais non, rien : la colline imperturbable

Fend sa nuit comme un paquebot.

Dans les soutes des immeubles

De très jeunes marins s'endorment devant des radios silencieuses.


Que cache le fond de tous ces trous ?

Des prières griffonnées sur du papier à cigarette ?

Des barrettes de shit à vendre au plus offrant ?

Trois petits lézards gris à l'affût du soleil ?

Ou bien tout bêtement, des sentiments pâlis,

Des bonheurs périmés mais gardés en réserve

Parce qu'on ne sait jamais...

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Princesse sur sa tour

Du haut des vingt-sept étages de la tour, Leila contemple le quartier. Elle sait qu'elle n'y reviendra plus qu'en coup de vent.

Leila se souvient. Ses parents, venus de loin, travaillent dur. Ils se battent longtemps avec cette langue difficile qu'ils finissent pourtant par apprivoiser. Avec cet espace aussi, si nouveau, si vertical. Les voisins sont là, fatigués mais cordiaux, les conversations de palier, d'escalier, de hall d'entrée, les plaisanteries se font souvent dans un français un peu bizarre, varié et coloré. La rue Pierre-Loti est une rue chaleureuse.

Leila se souvient de sa mère, penchée sur son Code de la Route. Elle apprend. Elle apprend à conduire et la voilà qui rapporte le papier rose du permis, un si grand sourire sur le visage. Leila se souvient du bonheur de sa mère, des félicitations des voisins, de la fierté un peu inquiète de son père. Et de sa mère au volant de la 4L, les emmenant, sa sœur, son petit frère et elle-même courir sur les chemins du plateau de la Barbanche.

Leila, de là-haut, voit l'école de Montchovet, elle voit aussi ce qui était le collège de Beaulieu : Leila, petite élève tranquille et rieuse, bonne élève aussi et même parfois très bonne. Leila ou le plaisir d'apprendre.

Leila se souvient du changement. Les voisins familiers quittent en l'embrassant la rue Pierre-Loti. D'autres gens arrivent, qui ressemblent un peu aux parents de Leila débarquant là, avant sa naissance, avant qu'ils n'apprennent à tirer parti de ce qu'il y a de bon dans leur nouvelle vie. Ces nouveaux-venus, Leila sent bien qu'ils auront, eux, un peu plus de mal à apprendre. Ils regardaient déjà d'un œil sévère sa mère au volant de la 4L. Ils la regardaient tellement, d'un regard si pesant qu'un jour elle décida de ne plus conduire : fin des balades du mercredi à la Barbanche.

Leila se souvient des remarques et des ricanements des garçons, au pied de l'immeuble, quand elle rentre le soir du Lycée Nord. Le Lycée Nord qu'elle a choisi parce qu'on y apprend l'arabe mais surtout parce c'est le plus éloigné du quartier...

Leila, tout là-haut, pense que ses parents ressemblent de plus en plus à ce qu'ils ont été jadis : son père de plus en plus silencieux, sa mère ne sortant presque plus de l'appartement (un samedi de froid, d'angine et de toux, SOS Médecins a refusé d'envoyer pour elle quelqu'un rue Pierre-Loti, parce que sa sécurité n'y est plus assurée). Leila sait qu'un espace s'est ouvert, qui la sépare d'eux, malgré elle, malgré eux, un espace qu'elle franchit encore, au moins une fois par semaine, mais d'un pas de plus en plus furtif.

Maintenant, le lycée aussi est fini : Leila est inscrite à l'Université. Elle travaille aussi. Oh, un petit travail, mais suffisant pour louer avec une copine une chambre dans le centre-ville. Du haut de la tour, Leila contemple le quartier, et ces bois noirs sur les montagnes qui rendent l'horizon un peu trop proche. En plissant les yeux, Leila l'élargit, cet horizon. C'est difficile, il faut de la volonté mais de la volonté, Leila n'en manque pas. C'est pour ça que Leila sourit, princesse en haut de sa tour.